Il pleut à verse, et mon cœur épanche la goutte de trop. Un parfum de menthe et de sirop s’élève de ma tasse, et j’y réchauffe mes doigts gourds lorsque le froid les pique. Le silence règne, et je déroge à mes obligations. Fuir mes responsabilités, voilà une attitude qui me semble enfin raisonnable. Une pile de papiers attend que je m’en occupe, et ma boite mail déborde. Mais si Dieu avait voulu que l’on soit performant, si la nature nous avait faits efficaces, les deux se seraient entendu pour nous donner une paire de bras supplémentaire.

En l’occurrence, notre nature est de s’opposer à notre nature. C’est cette aporie qui nous habite, et la principale raison pour laquelle être humain est inconfortable. Parfois, je me dis que nous devons notre conscience à cette difficulté, qu’il s’agit en réalité du produit de la rencontre entre notre spécificité et le paradoxe qui en découle. Un effet secondaire, comme disent les boites de médicaments.

Toutes nos constructions intellectuelles, nos châteaux en Espagne, nos sables émouvants, nos multiples genèses divines sont le fruit de notre besoin de raisonner notre exception. Nous sommes les seuls êtres vivants qui éprouvent la nécessité de se justifier de l’être, vivant. Elle est peut-être bien là, notre véritable chute, le bannissement du paradis, le fondement de notre douleur. Nos cultures ne sont que des mouchoirs de papier pour recueillir nos larmes, de vulgaires lots de consolation. Paradoxalement, la vie elle-même est régulièrement la victime collatérale de ce processus.

Hier encore, des enfants sont morts de malnutrition. Ne cherchez pas dans les journaux, je ne fais là qu’énoncer une réalité aussi anodine que la traversée de la rue par le chat du voisin. Ces enfants n’ont pas de noms, je ne suis même pas sûr qu’ils auront une sépulture. Je donnerais toute la poésie, Baudelaire sans hésiter, Rimbaud, Apollinaire, Breton, René Char s’il le faut, Artaud, Valéry, Butor, tout ce fatras de vers en prose et d’alexandrins démesurés, je donnerais tout cela et même plus, pour ne plus jamais avoir à entendre dire qu’hier encore, des enfants sont morts de malnutrition.

Vous avez remarqué ? Je triche. D’une part, c’est dégoulinant de bonnes intentions qui ne me coutent rien. Il ne m’appartient pas de faire quoi que ce soit avec la poésie, même pour une bonne cause. De l’autre, j’aimerais bien tout de même garder la poésie féminine. On lui a déjà fait bien assez de tort. Si peu l’ont lu, et encore moins s’en soucient. Qui voulez-vous que je cite ? Coincé sous le feu des projecteurs, trois noms, quatre tous au plus, trouveront le chemin de ma bouche. Tsvetaieva, ok ok. Sylvia Plath, facile. Sapho, sérieux ? Que je pense à Andrée Chedid, qu’on me donne mon bac ! Allez, Kiki Dimoula peut-être ? Franchement, je mérite une baffe et une médaille.

Vous voyez bien que ce monde n’est pas sérieux. C’est bien son problème d’ailleurs. Il n’en finit pas de se prendre au premier degré, et de nous bruler au troisième.

La poésie ne fait vivre personne. Pas même – encore moins – le poète. Mais surtout, ses mots ne sont pas comestibles. Elle ne nourrit pas les enfants qui meurent de faim. On ne lui en veut pas, car ce n’est pas son objet. D’ailleurs, elle n’en a pas, d’objet. Elle n’est que la preuve irréfutable de notre incomplétude.

Dehors, la pluie n’en finit plus de dégouliner sur la chaussée, et mon thé est froid. Je contemple la vanité qu’il y a à se battre contre les lois de la thermodynamique et celle de l’entropie. Après tout, chaque seconde qui passe fait le monde plus froid, et réduit d’autant notre espérance de vie. C’est peut-être là la seule utilité de la poésie : réchauffer un peu notre nuit. Mais en attendant qu’elle le fasse pour moi, je me lève pour aller faire chauffer de l’eau.