L’appartement était coquet, et les meubles désuets. L’électricité était, comme on dit, dans son jus. Les interrupteurs antiques avaient le charme de ce qui ne connait pas l’obsolescence programmée. En ce mois de décembre, il faisait particulièrement sombre dans le salon. Mais la chambre bénéficiait d’une belle vue lumineuse sur les barres de fer forgées accrochées aux fenêtres, rez-de-chaussée oblige.

La précédente locataire l’avait occupé pendant plus de trente ans. Mais à son décès, personne n’était venu collecter quoi que ce soit. Il n’y avait ni héritage ni héritier connu. On appelle ça la déshérence. Cela parait étonnant, mais c’est d’un commun, vous n’avez pas idée ! Dans ces cas-là, c’est l’état qui prend possession des biens, et charge un huissier de procéder à l’inventaire. Quant à nous, mon cousin et moi, nous ne sommes que les bras de ce processus.

Ça me change des déménagements, mais il faut faire les cartons. La vaisselle fait son âge, mais elle a encore de la valeur. Les bibelots par contre finiront probablement à la benne. Je décroche du mur des photos anonymes, des scènes de vacances, des repas dominicaux, des jours de rentrée, preuves qu’il y a eu autrefois de l’amour, preuves qu’il y a eu famille. Je me demande bien où ils sont désormais, tous ces gens sur ces photos, mais ce n’est pas mon boulot.

Le plus long, et de loin, ce sont les tiroirs. Dedans, il y a des papiers, et le notaire doit les réviser. Parfois, il existe des livrets de comptes, et souvent, de l’argent dessus. Il ne faudrait pas que cela se perde, et après tout, il faut bien que l’état se rémunère pour nous rémunérer. Quant aux bijoux, c’est comme le reste. Il ne faudrait pas qu’ils finissent dans notre poche.

Et puis, il y a les autres papiers. Les vieux passeports et les récépissés. Les actes de naissance, et les livrets de famille. Les fiches de paies, les relevés de comptes, les factures, les courriers, les cartes postales et les lettres d’amour. On en écrit des choses, tout au long de notre vie. Parfois, on tombe sur des merveilles. Ça aussi, il faut le trier, conserver ce qui peut avoir de la valeur, et bruler le reste.

On pourrait croire que plus on est vieux, plus on a amoncelé. En vérité, on y passe rarement plus de deux heures. Les appartements sont souvent petits, et il faut croire qu’une fois la vieillesse venue on se dépouille. On s’allège, peut-être pour survivre. Ou peut-être encore parce que plus le temps passe, et moins on est attaché. Ce qui reste est soit utile, soit précieux. Quoi qu’il en soit, ce qui reste prend rarement beaucoup de place.

Parfois, tout de même, on tombe sur des bibliothèques, et alors, c’est toute une histoire ! Déjà, le livre, c’est particulier. On ne sait pas au premier coup d’œil distinguer ce qui a de la valeur de ce qui n’en a pas. Ensuite, ils ont des secrets. Des photos, des billets d’amour, d’authentiques dédicaces, des annotations dans les marges, une multitude de choses se cachent entre les pages. Et puis franchement, les livres, c’est lourd ! Quand on tombe sur un maniaque, un ancien professeur, un véritable collectionneur, quelle plaie !

Je ne sais pas ce qui pousse certains d’entre nous à s’encombrer d’objets, quels qu’ils soient. C’est dingue pour une seule personne d’occuper autant de volume, de prendre autant d’espace. Les objets nous possèdent, c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on les nomme possessions. Depuis que je fais ce métier, j’en conçois du ressentiment envers le caractère matériel de la vie. Je ne vois pas l’intérêt de déplacer autant de matière d’un point A à un point B, même si je gagne ma vie avec. C’est fou tout ce que j’ai moi-même revendu, depuis que je suis devenu déménageur à plein temps.

Notre petite maison est sérieuse et réputée. On ne roule pas sur l’or en vendant ses bras, mais c’est un travail honnête. Nous sommes peut-être des gorilles, mon cousin et moi, mais on aime le travail bien fait. L’huissier inspecte la cargaison pour la forme, et signe le procès-verbal sans réserve. Toute une vie dans une camionnette d’à peine 20 m3, et encore, il reste de la place. Nous sommes bien peu de choses, et ce peu de choses, on ne le garde pas longtemps.