Mes parents m’ont nommé Julien. En hommage au chanteur, bien sûr. Ouais, l’imaginaire, ce n’était pas leur principale qualité. J’aurais préféré Johnny. Mais ils auraient dû savoir dans quoi ils s’engageaient. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été fleur bleue. Ça faisait rire ma mère, qui me trouvait mignon. Mais cela désolait mon père, qui s’inquiétait pour ma capacité à survivre dans ce monde.

Moi, je trouve que l’on surestime la corrosivité de ce dernier. Certes, il n’est pas tendre avec les tendres. Mais en vérité, il n’est pas tendre tout court. Quitte à prendre des coups, autant les prendre avec des lunettes roses.

À neuf ans, j’écrivais des romans ambitieux, en commençant par le prologue, mais en n’allant jamais au-delà des trois premières pages. La poésie m’est venue au collège, et la prose, au lycée. Ça faisait rire mes copains, mon côté faussement littéraire dans mon petit corps trapu. Mais ça a marché avec certaines filles. Pas toutes, bien sûr. Mais quelques-unes.

Il faut dire que j’avais pour moi la qualité indéniable d’être un élève médiocre. Si j’avais été fort en thème de surcroit, j’aurais fini victime de harcèlement comme le premier de la classe au collège, le pantalon sur les chevilles pour un oui ou un non, et définitivement seul pendant quatre ans.

On ne dirait pas comme ça, mais fleur bleue, c’est un travers du premier degré. Il faut tout prendre au premier degré pour voir la lune comme autre chose qu’un immense rocher suspendu sur nos têtes. Seuls ceux qui ont du recul parviennent à échapper à la mièvrerie. Moi, les roses m’inspirent, que voulez-vous ? Je suis le public facile des couchers de soleil et des feux d’artifice.

À 20 ans, j’ai eu ma phase rebelle. Longtemps, j’ai été blasé de tout, et en particulier de tout ce que je ne connaissais pas. Je trouvais con l’idée d’avoir un travail, et encore plus con l’idée de se caser. Et ne parlons pas des enfants ! Je trouvais tout le monde minable. Je ne savais pas à l’époque que trouver tout le monde minable est le signe que l’on se trouve soi-même minable. Personne ne m’avait dit, alors j’étais con.

Mais la connerie, ça passe. Tout passe. Sauf être fleur bleue.

Ça, ça m’est resté, malgré ma cure de cynisme. Pour une raison mystérieuse, raison qui porte probablement le nom d’une fille que j’aimais très fort, et qui m’a quitté au moment opportun. Je ne la remercierai jamais assez de m’avoir plaqué comme la sombre merde que j’étais indubitablement. Les râteaux soignent le cynisme plus efficacement que la tendresse.

À l’époque, mes parents, qui en avaient vu d’autres, ont épongé mes larmes et relevé mon orgueil. Quelques années plus tard, ils ont attrapé la vieillesse qui passait par là. C’est moche ce que ça vous fait, la vieillesse. Elle n’est pas très tendre non plus. À 30 ans, je les ai regardé partir à dérive. Mais enfin bon, longtemps, ils ont été deux, ensemble sur la barque. Quand mon père nous a quitté, ma mère avait déjà son billet en poche. À 35 ans, je suis devenu orphelin.

Mine de rien, ce n’est pas un âge pour devenir orphelin. C’est trop vieux pour susciter une véritable sympathie, mais trop jeune quand on est fleur bleue, et qu’on s’écorche sur la moindre lettre de relance. Mes dents n’ont pas de crocs. Je ne sais pas comment font les gens pour accepter de vivre comme ça, dans le quotidien prosaïque et la routine malveillante.

Je vous jure, je ne sais rien faire d’autres que rêver. Pour moi, les bâtiments ont des jambes, et se déplacent la nuit. Les voitures ont des sentiments, et elles ne nous aiment pas. Les passants disparaissent lorsqu’ils tournent au bout de la rue, et la réalité les recycle en changeant leurs noms et leurs vêtements. Heureusement, écrire m’est vite passé. J’aurai fini interné, à tenir l’escabeau d’un Napoléon Bonaparte du Val-de-Marne.

La vie n’est pas facile, pour nous, les fleurs bleues. Alors, la prochaine que vous en croisez un, laissez-le dans son pâturage. Nous sommes polis et propres sur nous (la plupart du temps). Et surtout, nous ne servons à rien, mais avons le mérite de ne pas couter cher en entretien.