Il trouvait étrange l’idée de la fin de l’abondance. Pour qu’elle puisse se finir, encore fallait-il qu’elle ait débuté. C’était quant au juste, l’abondance ? Et surtout, comment avait-il pu passer à côté ? Assurément, elle ne datait pas d’hier, sinon elle serait passée inaperçue, et personne n’en parlerait. Pour autant, d’aussi loin qu’il se souvienne, il n’avait jamais connu cette sensation de satiété qui aurait dû être le fruit de l’abondance. Sa vie avait été marquée du sceau de la privation et du manque. Faire sans plutôt que faire avec. Clairement, il y avait anguille sous roche. Soit on nomme abondance quelque chose qui ne l’est pas, soit cette abondance n’est pas équitablement distribuée, auquel cas elle ne mérite pas d’être nommée abondance.
Il entreprit d’énumérer ses possessions. Déjà, il n’était que locataire du petit studio dans lequel il se trouvait à présent. L’appartement était meublé, donc il n’était pas plus propriétaire de la table à laquelle il était assis que des autres biens mobiliers qui habillaient son lieu d’habitation. Ça commence mal, se disait-il. Toutefois, en tant que locataire, il était toujours libre de vider les lieux, ce qui aurait bien arrangé son bailleur, vu la vitesse à laquelle montaient les loyers. Ce dernier d’ailleurs rongeait son frein, en attendant la fin du bail. Ce locataire n’était donc qu’un locataire en sursis, mais il avait au moins pour lui la liberté de finir à la rue.
Il ne se laissa pas décourager pour autant. Il voulait poursuivre l’exercice. Dans la commode se trouvaient trois jeans, un pantalon, quatre t-shirts, deux chemises, deux pulls, cinq paires de chaussettes, cinq caleçons. Un peu juste pour tenir une semaine. Deux manteaux et une veste complétaient l’ensemble. Rien de bien folichon, rien de bien neuf non plus. À la cuisine, une casserole, une poêle, deux tasses, deux assiettes, un verre et quelques couverts dépareillés, héritage des années d’études universitaires.
Si abondance il y avait, c’était surtout abondance de livres. Il y en avait pour tous les gouts, mais tous d’occasions, issues des rayons de Gibert Joseph ou de Momox. Il devait en avoir lu la moitié environ, ce qui en vérité était plutôt pas mal, étant donnée la tendance qu’ont les livres à se reproduire la nuit comme des lapins d’élevages. Il n’en éprouvait toutefois aucun sentiment de satisfaction. Les livres laissent toujours sur la faim, au sens propre comme au sens figuré. Et ce capital culturel n’a aucune valeur économique.
Le reste ne valait sans doute pas l’effort d’être énuméré. Deux paires de baskets, une paire de chaussures. Quelques draps, une couette. Un classeur ou deux de papiers administratifs. Des babioles, des colifichets, un ficus mort, un cactus pas mieux. Un sac à dos qui lui donnait l’air d’un lycéen attardé. Une boite contenant ses dents de lait que sa mère avait religieusement conservé dieu seul sait pourquoi. Une autre boite, cette fois de préservatifs périmés - sa vie sentimentale n’avait jamais vraiment décollé au-delà du malentendu. Trois cartes postales accrochées à un frigo envoyé par des amis qu’il n’avait pas revus depuis au moins trois ans.
Certes, il y avait son vieux PC portable. À l’époque, 15 pouces avec un processeur Inter Core i3, c’était le grand luxe. De loin son achat le plus cher, payé trois fois sans frais à Carrefour. Depuis, elle avait un peu pris la poussière, et la barre d’espace s’était barrée. Débranchée, elle avait une autonomie d’environ 15 minutes, ce qui était mieux que rien quand on y pense. Il avait noué une relation étrange avec cette machine, comme on s’attache à un chien. Elle lui tenait compagnie, moyennant 30 euros par mois pour une connexion internet. Sans elle, il devait bien reconnaitre que sa vie aurait atteint une telle vacuité qu’il serait peut-être mort à l’heure actuelle. Internet rend fou, mais sauve des vies. Enfin, parfois.
Arrivé à la fin de l’exercice, non, vraiment, il ne voyait pas par quel bout commençait l’abondance, et où elle se terminait au juste. L’abondance, c’est un peu comme l’amour ou la réussite. C’est ce truc qu’ont les autres et qu’il n’a pas. Cette abondance, elle peut bien s’éteindre, mourir de sa belle mort, bruler sur un bucher, il ne se sentait pas concerné par le sujet. À la limite, il s’en réjouissait même un peu. Il lui semble que la misère est plus supportable quand elle est plus communément partagée. Oh, il savait bien que ce n’était pas un sentiment très charitable, mais avait-il vraiment le choix d’éprouver autre chose ? En vérité, il n’était propriétaire que de son propre corps. Et encore, ça se discute.
Son téléphone mobile vibra dans sa poche. Il l’avait oublié celui-là. C’est de toute façon le téléphone qui est propriétaire de son usager plutôt que l’inverse. Il en voulut pour preuve que la vibration n’était que l’alarme censée lui rappeler qu’il devait aller au travail ce matin. Mince, se dit-il. Ces considérations sur l’abondance ou sa fin lui ont volé sa nuit blanche. Il est six heures du matin, et il lui reste 20 minutes pour se préparer. Même le temps vient à manquer. Non, décidément, il ne comprend rien à cette histoire de fin de l’abondance.