Trop enthousiaste, trop détachée. Trop chaleureuse, trop froide. Je n’ai jamais su trouver la bonne distance, la bonne température, l’attitude appropriée à chaque circonstance. Je suis cette radio qui ne parvient pas à trouver la bonne fréquence. J’oscille sans cesse entre trop et trop peu. C’est mon petit handicap invisible, et la principale raison au désert affectif autour de moi. Je suis spéciale, comme on dit dans mon dos. Et c’est vrai que je le suis, à ma façon. Il n’y a qu’avec les enfants que je sais m’y prendre.

Quand j’ai annoncé à mes parents que je quittais Polytechnique parce que je venais d’être reçue au concours pour devenir institutrice, ce fut un coup de tonnerre dans leur ciel bleu. Sans rire, je crois qu’ils auraient préféré que je leur dise, je ne sais pas moi, que je suis lesbienne ou musulmane. Non, pas musulmane, je déconne. Juive à la rigueur. Mais prof ?

Ils ne sont pas bien méchants, mes parents. Papa ingénieur, maman médecin, une vraie image d’Épinal. Ils m’ont donné tout ce dont j’avais besoin, y compris de l’affection par grande brassée. Mais ils ont aussi les idées reçues de leur classe sociale. L’éducation nationale est un naufrage. Que vas-tu faire dans cette galère, ma fille ?

En vérité, ils n’ont jamais su que faire de mes bizarreries. J’ai bien vu ce jour-là que j’avais déchiré la petite fiction qu’ils s’étaient construite autour de moi. Si j’étais étrange, c’était forcément la conséquence de mon intelligence. À moi la voie royale, à eux la fierté d’avoir enfanté un futur prix Nobel. Désolé papa, pardon maman, je ne suis pas une HPI. Je ne suis que moi, et je me sens seule depuis que j’ai 8 ans.

Comme tous les jeunes enseignants ou presque, j’ai été catapulté dans le 9-3, missionnaire de la République en territoire inconnu, terrorisée par la géographie de la banlieue, et paralysée par la rigueur de mon bagage culturel. C’est fou toutes les âneries que l’on imagine sur l’autorité, le savoir, ou l’importance de sa mission. Je n’étais qu’une petite bourgeoise prou-prout jetée en pâture à sa classe de CM2, avec l’espérance de vie d’un herbivore au milieu d’une meute de lions. Je mentirais en disant que cela s’est bien passé.

En quelques secondes à peine, ces gamins m’ont vue telle que j’étais. Ils ont identifié au premier regard le fatras qui me tenait lieu de personnalité, et ils l’ont soufflé comme le loup souffle la maison du petit cochon. Le directeur m’avait prévenu, « C’est une classe difficile. N’hésite pas à venir me chercher si tu as besoin. ». Orgueilleuse, je l’ai assuré que cela allait aller. Mais au bout d’une heure à peine, j’avais les larmes aux yeux, et je tremblais comme une feuille.

Au moment même où j’allais m’effondrer comme le château de cartes que j’étais, une nouvelle force s’est emparée de moi, et je me suis rebellé. Des mots nouveaux ont jailli de ma bouche, une assurance inédite est issue de mon corps. Soudain, je me suis dressée sur mes jambes pour la première fois de ma vie, sans aucune des béquilles que la naissance m’avait données.

La classe, surprise, a retenu son souffle. À ce moment précis, je crois qu’il aurait pu se passer n’importe quoi. Un garçon s’est levé, le plus petit de la bande, et a dit « Madame, moi, je t’aime bien ! ». Et tout le monde a éclaté de rire, même moi, et j’ai su qu’ils m’avaient pardonné de m’y être aussi mal prise. J’avais passé le rite de passage, j’avais enfin été accepté.

Ce jour-là, ces enfants m’ont offert le plus beau cadeau que l’on puisse offrir, une raison d’être. Et pourtant Dieu seul sait qu’on ne pardonne rien à ces gamins.

Je suis toujours étrange. Je ne sais toujours pas comment m’y prendre avec les adultes. En revanche, quand je suis devant ma classe, ma radio trouve enfin sa bonne fréquence. Ce n’est pas tous les jours faciles, mais je ne suis plus angoissée, car je sais où est ma place. Et c’est déjà beaucoup.