« - Mais que faites-vous sous le lit de mon fils ? Veuillez sortir immédiatement !
– Attendez ! La précipitation est mauvaise conseillère, vous savez…
– Mais de quoi diable parlez-vous ?
– Je veux dire que sortir de sous le lit, ça ne se fait pas comme ça. Il faut y réfléchir posément, prendre son temps, et considérer l’idée sous tous ses aspects.
– Mais il n’y a rien à réfléchir du tout, c’est tout vu ! Sortez !
– Monsieur, vous parlez fort, mais vous ne pensez pas aux conséquences de ce que vous dites ! Il ne faut faire ce que l’on fait uniquement lorsque l’on sait ce que va faire ce que l’on fait ! Nous sommes deux adultes responsables, alors réfléchissons. D’abord, avez-vous pensé à la situation ?
– La situation ? Mais la situation est que vous êtes sous le lit de mon fils, et que vous n’avez rien à y faire !
– C’est bien ce que je veux dire, vous pensez la situation par le bout de votre nez ! Mais la crise économique, le dérèglement climatique, l’effondrement sociétal, les rigueurs du marché de l’emploi, le séparatisme identitaire, la république méritocrate, on voit bien que vous n’y pensez pas ! Sortir serait m’y exposer. Vous pouvez comprendre ma frilosité !
– Mais cela n’à rien à voir ! Je ne vois pas en quoi vivre sous un lit vous protège de quoi que ce soit ! Du reste, ce n’est pas ma responsabilité ni celle de mon fils ! Allez, sortez maintenant ! On sinon…
– Ou sinon la violence, je sais. Ah, vous voyez bien combien ce monde est difficile ! Vous voyez bien que si je sors, c’est pour ouvrir les bras à une pluie de coups ! Et puis, vous n’avez pas non plus considéré les innombrables avantages à accueillir un invité sous le lit.
– Les avantages ? Mais quels…
– Oui, de nombreux avantages ! Déjà, primo, tant que je suis sous ce lit, aucun monstre ne viendra s’y installer.
– Mais !
– Que nenni ! Point de fantôme, il n’y a pas la place ! Fini les hurlements nocturnes, et les nuits hachées. Avec moi, même le sommeil le plus léger dort à poings fermés ! Je suis la garantie d’un véritable repos d’une traite, huit heures de paupières closes. Votre fils aura le teint frais, et vos yeux moins de valises.
– Mes valises ne vous concernent en rien. En revanche, mon poing, quand je vais vous attraper, va avoir des choses à vous dire !
– Deuxio, je pourrais l’aider à faire ses devoirs ! Au moins jusqu’en troisième ! Au-delà, je ne dis pas, j’ai si peu d’éducation. Mais avouez que c’est un avantage si je peux vous soulager du théorème de Pythagore, des verbes anglais irréguliers, et autres dictées du même acabit. C’est précieux, une bonne éducation, pour former la jeunesse.
– Mon fils n’a pas besoin d’un professeur privé, et encore moins d’un assistant qui se cache sous son lit. Lui, en revanche, lui, il a besoin de dormir, car il est tard, et vous l’en empêcher. Une dernière fois, sortez de ce lit, sortez de cette pièce, et sortez de nos vies !
– Ah, si vous saviez monsieur, combien de fois j’ai entendu cette rengaine ! Dès mon plus jeune âge déjà, je savais que je n’étais pas le bienvenu. C’est à vous demander à quoi ils pensent, aux cieux, lorsqu’ils envoient sur terre une âme qui n’y a pas sa place ! Un peu de charité, s’il vous plait ! Je vois bien à votre visage, certes bougon et un peu rougeot, que vous cachez en vous un bon samaritain…
– Là n’est pas le sujet ! Qui je suis ou ne suis pas ne vous concerne pas ! Si vous ne sortez pas, j’appelle la police !
– Et condamner son prochain à la prison ? Savez-vous le peu de place sous les couchettes des cellules ? C’est un coup à se faire un lumbago ! Nulle part où se cacher, la promiscuité de l’hygiène aléatoire, l’exposition permanente à la vue de quatre murs ? Je vous pensais meilleur que cela ! Si la raison n’a pas les moyens de vous convaincre, écoutez au moins votre cœur ! Je suis sûr que dehors il neige, et je vais y mourir de froid ! Et puis, entre nous, je ne prends pas tant de place. Et puis moi au moins, je ne ronfle pas !
– Vous l’aurez voulu, j’appelle le commissariat !
– Voyez où ça vous mène de vouloir aider les braves gens ! Je vous tends la main, vous m’arrachez le bras ! Et bien, soit, puisque vous êtes fâcheux, souffrez de mon absence. Sous votre lit, le vide. Mais le vide, la nature a horreur de cela. Ne venez pas vous plaindre lorsque le croque-mitaine viendra prendre son logis ! Faites-moi donc de la place, si vous tenez tant à ce que je vous quitte ! D’autres dessous de lits m’attendent, et des plus chaleureux ! »