Je ne devrais peut-être pas dire ça dans une cour de justice, mais moi, les méritocrates, ça me donne des envies d’homicides. Etant donné les circonstances, je sais que je ne plaide pas en ma faveur. Mais rassurez-vous, je ne suis pas violent, ce n’est qu’une façon de parler. Permettez-moi de m’expliquer.

Si j’ai bien écouté le plaignant, dès la naissance, les self-made-men sont assez autonomes pour se torcher le cul tout seul. Ils ont appris à lire par eux-mêmes, et n’ont jamais eu besoin d’aller à l’école. L’école d’ailleurs, ils la méprisent. Ils sont fiers de leurs diplômes, mais n’ont que des reproches à faire au système scolaire. Heureusement, ils ont assez de talents pour réussir les épreuves absurdes que l’université impose. Toutefois, ils sont contre la suppression des examens. Il faut bien une mesure pour trier le bon grain de l’ivraie.

Moi, à l’inverse, dès ma naissance, j’ai compris que je n’étais pas le bienvenu. Welcome on board, moussaillon ! Tu as signé pour en chier, et tu vas être servi. C’est bien simple, quand on a les cartes que j’ai reçu, on se couche ! Moi aussi, je voulais du mérite, le couteau entre les dents et les couilles sur la table ! Mais désolé, il ne suffit pas de le vouloir ou de travailler dur pour avoir ce que l’on mérite. En méritocrature, le mérite, ça s’hérite.

D’ailleurs, si on les écoute, les méritocrates aussi ont travaillé dur. Oh, si dur, pour grimper les échelons. Ils en ont chié des ronds de chapeaux pour devenir directeur ou CEO. D’ailleurs, pour la peine, je veux bien les croire. Il faut un certain penchant pour le sadomasochisme afin d’accepter autant d’asservissement crasse, petit soldat docile d’une armée au service du capital. Quand on est aussi intelligent qu’eux, je veux bien croire qu’on les mérite, ces voitures de fonction et ces bureaux privatifs. D’ailleurs, ils travaillent effectivement, puisqu’ils sont salariés. Pour eux, le travail est une valeur, du moins tant qu’on ne gagne pas assez de sous pour ne plus travailler.

Moi aussi, le travail, je veux bien. Ce n’est pas moi qui ne veux pas travailler. C’est le travail qui ne veut pas que je travaille. Je n’ai ni le bon nom de famille, ni le bon code postal, ni fait le bon lycée, ni la bonne couleur de peau. Je ne savais pas moi qu’il fallait tout ça pour avoir le droit de jouer ! Et quand je l’ai su, il était déjà bien trop tard. À 12 ans, ton sort est déjà torché. La galère te tend les bras. Il faut croire qu’on ne mérite que cela.

Non, vraiment, les méritocrates, entre nous, on a un petit peu envie de les voir faire un arrêt cardiaque, juste pour savoir s’ils peuvent se faire un massage tout seul, conduire eux-mêmes l’ambulance, et réaliser de manière autonome l’opération chirurgicale pour nettoyer leurs artères. On les enverrait bien sur un chantier un jour ou deux, voir combien de temps ils tiennent. Ne parlons pas de la prison, ne soyons pas vulgaires.

Ou alors, si vous êtes joueur, juste contraint de tisser leurs propres vêtements. La fashion Week aurait plus de gueule. Ou même simplement devoir se cuisiner de quoi manger. Je vous jure, certains n’ont pas vu une casserole depuis des années.

Oh, je ne dis pas ça parce que je suis méchant. Moi, aller cramer des voitures pour me faire ouvrir le crane à coup de LBD, très peu pour moi. Je dis ça, je ne dis rien. Quand on vit là où je vis, on en a vu d’autres. C’est juste pour vous expliquer, Monsieur le Juge, vous voyez ?

Pour beaucoup, la méritocrature a une définition très simple : il s’agit de la république de ceux qui paient assez d’impôts pour avoir les moyens de chercher comment en payer moins. Mais ce n’est pas si simple ! La méritocrature n’est pas qu’une question financière. Vous pouvez parfaitement être pauvre et méritocrate. Non, la méritocrature, c’est d’abord une question d’idées.

Laissez-moi vous donner un exemple, votre Honneur. La méritocrature a son syndrome de Stockholm. C’est le petit cadre moyen qui s’imagine propriétaire de la tour en verre dans laquelle il s’emploie à gagner sa vie. Lui, il y croit dur comme fer, à la méritocratie. Quand il croise des gens moins bien lotis, il en éprouve un sentiment grisant de supériorité. Oh, il aide un peu, bien sûr. Il met sa main à la poche. Mais il n’en pense pas moins que si ces assistés faisaient un petit effort, ils pourraient très bien se débrouiller. Pas aussi bien que lui peut-être, mais quand même un peu.

À l’inverse, quand il croise des gens qui ont mieux réussi, il les félicite et il prétend les admirer. Il voudrait bien suivre leurs modèles, alors qu’en vérité, il crève de jalousie. Il gratte sous la couenne, découvre un héritage, ou une quelconque tare qui lui permet de rétablir son sens de la supériorité. Si l’autre est plus riche, c’est que ses parents l’étaient. Ou alors, c’est qu’il a triché. Ou il a eu plus de chance. Bref, il a moins de mérite, mais le monde est mal fait, n’est-ce pas, Monsieur le Juge ?

Bref, je dis tout cas pour que vous compreniez bien que la méritocrature n’est pas le fruit de l’individualisme. Elle est l’individualisme tout entier, malade d’avoir tant enflé qu’il se croit obligé de s’inventer une idéologie pour justifier son égoïsme. Et voici mon argument, votre Honneur : il faut être le dernier des méritocrates pour provoquer un accident et prétendre être la victime !

Ce n’est pas moi qui ai conduit ma voiture trop vite. Ce n’est pas moi qui ai dévié sur la mauvaise voie. Ce n’est pas moi qui ai embouti l’autre. Ce n’est pas moi le coupable.

Moi, c’est la victime, Et si le plaignant n’avait pas été PDG, si je n’avais pas été chômeur, jamais ce procès n’aurait eu lieu, et vous le savez aussi bien que moi !

Alors oui, permettez-moi de mépriser la méritocrature, et je suis las de prétendre le contraire.