Personne n’est indemne. Il suffit pour s’en convaincre de faire un tour dans un supermarché, ou de prendre le métro, ou même simplement de flâner dans la rue. Même lorsque cela ne saute pas aux yeux, nous sommes tous boiteux, abimés, et parfois, perdus. Ce n’est pas tant que notre époque soit pire qu’une autre ; je ne crois ni aux contes de fées ni aux Cassandres. Cet état semble plutôt consubstantiel à la nature de notre mode de vie. Peut-être serions-nous moins endommagés si nous vivions autrement ? Mais même si nombre de souffrances semblent inutiles, j’ai le sentiment que nous parviendrons quand même à en produire d’autres.
À mon âge, on ne s’étonne plus de grand-chose. On en a entendu, des histoires sordides, lues des faits divers, sans parler des secrets que chacun de nous porte, pour comprendre que l’indicible est notre lot commun. Mon vieux voisin de palier par exemple. Un vieillard débonnaire, qui a toujours une sucrerie pour les enfants de la résidence. Un bon compagnon de poker quand on s’ennuie tous les deux. C’est aussi un ancien frère d’armes de Jean Marie Le Pen, et un expert en torture pendant la guerre d’Algérie. On le voit encore sortir ses médailles les jours de commémoration.
La trentenaire du sixième est prof de français dans le lycée du coin. Elle est toujours coquette, et quand elle descend l’escalier, ses escarpins font comme un air de musique. Elle est jolie comme un cœur, me dit le gardien à chaque fois que je le croise. Elle est arrivée il y a trois ans, quand elle a abandonné son mari avec son petit garçon de quatre ans à l’époque. Ce n’est pas sa faute, elle a juste découvert qu’elle préférait les filles, et que maman, ce n’était pas son truc. Ne la jugez pas trop vite, combien d’hommes ont fait de même ? Depuis, le petit garçon a une nouvelle maman, et un suivi pédopsychiatrique régulier.
Le gardien pour sa part, est un homme charmant aussi. Il a fui son pays il y a déjà vingt ans, et a obtenu le statut de réfugié à cause de la guerre. Il avait un diplôme en physique des matériaux, mais n’a jamais pu le faire reconnaitre. Alors, il est devenu gardien. Ce qu’il ne dit pas contre, c’est que ce n’est pas la guerre qu’il a fui, mais son oncle, qui avait juré de le tuer parce qu’il avait violé sa cousine, la fille de l’oncle vengeur, dans un abri anti-bombardement. Il se console de nos jours avec les sites web pornographiques. Il trouve la technologie absolument merveilleuse. À chaque fois qu’il voit la prof du sixième, il la salue respectueusement d’un bonjour chaleureux, tandis que dans sa tête, il la défonce par chaque orifice en la traitant de pute.
Au premier et au troisième étage, deux couples avec chacun deux enfants. Ils ont fini par sympathiser, puisque les enfants ont fréquenté les mêmes classes dans la même école. Quand les enfants étaient petits, ils avaient l’habitude de monter ou de descendre l’escalier, selon la disponibilité des parents pour les garder. Forcément, ça tisse des liens. Des liens si forts que le mari du premier étage baise l’épouse du troisième tous les jeudis matin depuis des années. L’ado du troisième, au collège maintenant, se doute de quelque chose, mais il ne dit rien. Il a d’autres chats à fouetter. Au bahut, il se fait insulter de Pd depuis qu’il a été surpris à tenir la main d’un autre. Parmi le groupe qui le harcèle, il y a son ancien meilleur ami du premier, qui a retourné sa veste par pure lâcheté.
Depuis que les enfants de la résidence ont un peu grandi, c’est le voisin du second qui souffle un peu. Le bruit dans l’escalier, il en a horreur. Toute sa vie, il a été bipolaire. Mal diagnostiqué, incompris de ses parents, mal accompagné, dieu seul sait combien il a souffert. Mais il était bon en maths, alors il fait de l’informatique. Avec le gardien, c’est le seul qui reste tout le temps à la résidence. Il a de bons clients, mais depuis quelques années, les missions se font rares. Les bibliothèques logicielles changent, les langages aussi. Il sent bien qu’il est en train de devenir has-been. L’an prochain, il fêtera ses 50 ans. Il sait que l’horloge tourne, et caresse le révolver qu’il a fini par se procurer auprès d’un lointain parent.
N’allez pas croire qu’il n’y a que des gens détruits dans mon immeuble. Il y en a aussi dans celui d’à côté, et celui d’en face. Il y en a dans la rue, et dans les grandes surfaces. Il y en a au turbin, et au PMU. Chaque jour que dieu fait, vous croisez sans le savoir une femme battue, un enfant suicidaire, un violeur qui recherche sa proie, un sale con à qui personne n’a laissé de chance de devenir autre chose, ou encore un meurtrier que la justice n’a pas su attraper. Victime ou bourreau, et pas grand-chose entre les deux. Et on en vient à se dire qu’il n’existe rien de tel que des gens « normaux », qu’il n’y a bien qu’au cinéma qu’ont les voit, ces gens qui n’ont pas d’histoires.
Et moi, moi qui sait tout ça parce que je suis la voisine qui voit tout, celle à qui on se confie, celle qui sait faire deux plus deux, celle qui parfois, par accident, ouvre le courrier que le facteur a par mégarde mis dans la mauvaise boite aux lettres, moi, moi je suis peut être bien la pire, car moi je sais tout, mais je ne dis rien.