Aujourd’hui, c’est la dernière représentation du marionnettiste. Le vendredi après-midi, c’est toujours un peu calme au musée. Pour sa dernière performance, il a choisi Petrouchka. L’air tragique de la Russie éternelle lui semble de circonstance. Il arrache au public clairsemé quelques rires, quelques larmes, et quelques applaudissements. Ils ne savent pas qu’ils viennent d’assister à sa dernière fois, et il n’en dit rien. Il est trop tard pour dire quoi que ce soit. De toute façon, plus personne n’écoute plus personne.

Dans l’atelier, il retrouve son apprenti en train de réparer les articulations d’un pantin avec le soin assuré de celui qui sait ce qu’il fait. Il a les doigts longs et fins, ce qui lui permet une préhension précise et flexible, des gestes surhumains. Il met en place chaque articulation avec soin, redonnant vie à la créature membre après membre. Le marionnettiste ne veut pas l’admettre, mais il est impressionné. L’apprenti a tout appris à une vitesse folle : de l’art de manipulation du triangle à celui du fil et des aiguilles.

Depuis deux semaines déjà, c’est l’apprenti qui donnait les représentations. En vérité, personne n’avait vu la différence. Le marionnettiste était inquiet au début, mais la perfection de son geste et la précision du minutage semblaient infaillibles. À la fin, le marionnettiste ne supervisait plus les séances, car elles lui donnaient la sensation d’être devenu obsolète. Lui, le maitre des poupées, était sur le point de se faire replacer par une machine.

Car oui, l’apprenti est un androïde.

Le petit théâtre Guignol du musée des arts médiévaux est le dernier de son genre. Lorsqu’il avait rejoint ce musée, on trouvait encore des marionnettistes et des ventriloques un peu partout en France. Mais il faut dire qu’avec le temps, les vocations se sont faites rares. À sa connaissance, il est le dernier de la ville, et peut-être bien le dernier du pays. Le musée, qui au début était pour lui surtout une source de revenus stables, avait fini par devenir le seul endroit où il jouait encore ses représentations.

Au fur et à mesure des années, l’institution dut investir pour continuer d’attirer un public de moins en moins attentionné. D’abord, la bande-son du spectacle fut enregistrée, afin d’y aménager de grands effets musicaux, mais au détriment de l’improvisation. Ensuite, afin d’attirer les jeunes, il fallut proposer des spectacles innovants, mettant en scène des personnages issus de jeux vidéo ou de mangas, sponsorisés par les ayants droit. Il s’y était plié de bonne grâce, du moment que de temps en temps, il puisse sortir Polichinelle et Arlequin du placard.

Mais les temps sont durs, et il faut bien optimiser les couts. Le ministère de la Culture a proposé d’automatiser le spectacle, mais la conservatrice s’y est farouchement refusée. À quoi bon des automates, on n’est pas chez Disney ! L’art de la marionnette, c’est l’art de la manipulation. Il faut des mains pour cela, leur avait-elle répondu. C’est alors qu’on lui a proposé d’automatiser non pas les marionnettes, mais le marionnettiste.

L’apprenti était un androïde du dernier modèle anthropomorphe à la mode. Depuis une dizaine d’années, le développement fulgurant de ces machines s’était répandu dans la société, non sans problèmes. Ils avaient d’abord envahi tous les métiers laborieux, à faible valeur ajoutée comme on dit dans les écoles de commerces. Dociles, flexibles, mais surtout dotés d’une mémoire infinie, ils avaient révolutionné le monde du travail. Comme le marionnettiste l’a découvert, ils apprennent très vite, et sont autonomes rapidement.

Le marionnettiste rassembla ses affaires personnelles, toutes ces traces qu’on laisse lorsque l’on occupe un endroit pendant deux décennies. Dans un carton, ses marionnettes préférées, celles avec lesquelles il avait appris le métier. Mais ce monde-là est révolu. Le personnel lui avait proposé une cérémonie de départ, mais il avait refusé, arguant que ce n’était qu’un départ, et non un adieu. Mais il savait bien qu’il était en train de se mentir. L’apprenti-automate était réglé comme une horloge. Sa peau translucide trahissait ses propres rouages. Seul son visage avait été soigneusement modélisé pour lui donner les traits de Geppetto, afin de forcer encore un peu plus la mise en abime. Le marionnettiste ne prit même pas la peine de lui souhaiter bonne chance. La machine n’en a pas besoin. En sortant, il éteignit la lumière de l’atelier. Cela aussi, la machine n’en a pas besoin.

Lorsqu’il arriva chez lui, il trouva un courrier officiel de ministère de la Santé des Affaires Intérieures. Parmi les nombreuses conséquences de développement des androïdes, on constata l’amplification de la grande épidémie de solitude, aux conséquences politiques et sociales désastreuses. Le gouvernement décréta l’esseulement grande cause nationale. Toute personne perdant son emploi au profit d’un androïde est automatiquement enrôlée dans le programme de soutien émotionnel républicain.

Les médecins affirmèrent que le contact physique est un droit inaliénable, et un impératif de santé mentale. Le gouvernement réhabilita de grands bureaux tertiaires pour les transformer en centre d’accueil du réconfort. Les open-spaces furent transformés en dizaines de chambres thérapeutiques dans lesquelles des infirmiers et des infirmières procédaient aux soins affectifs pour les titulaires du programme, deux fois par semaine.

Les soins débutaient par de l’écoute active, des exercices physiques, des massages, puis des câlins. Ceux qui le souhaitent, et il était nombreux, peuvent aller plus loin, de la simple assistance à l’orgasme jusqu’à la relation sexuelle complète. Tout est bon pour lutter contre la misère affective – et la tentation de la révolte sociale. Évidemment, ces soins sont prodigués par des androïdes aussi, des modèles conçus non pas pour la force physique ou la performance, mais pour donner l’illusion de l’affection et de la compassion. Des péripatéticiennes automatisées, au grand dam de la prostitution, qui y voie de manière assez légitime une concurrence déloyale.

Le marionnettiste posa la convocation sur la table basse. À quand remontait la dernière fois que quelqu’un l’avait physiquement touché ? Des souvenirs emmêlés remontaient à sa mémoire. Il se souvenait avoir été amoureux, il se souvenait avoir fait l’amour, il se souvenait aussi que c’était il y a longtemps. Mais il est trop orgueilleux pour laisser une machine tirer sur les fils de sa conscience.

Peut-être qu’il est temps pour lui de quitter ce monde ? Clairement, il n’y a plus de place pour les rêveurs. Mais il ne faut pas rater son coup. Paradoxalement, pour une société qui a si peu usage des humains, la tentative de suicide est depuis peu un délit sévèrement condamné par la justice. Le marionnettiste passa donc sa nuit blanche à pondérer les meilleures façons d’en finir.

Le lendemain matin, il se présenta à sa convocation.