Le centre du monde n’existe pas. C’est une pure invention, une idée fausse que les cartes géographiques propagent de classe en classe, de programmes scolaires en réformes académiques, et que l’on accepte sans broncher, car nous avons besoin d’évidences pour tenir debout. Une carte n’a pas de centre, elle n’a qu’un point de vue, et son point de vue détermine précisément ce que l’on peut penser ou pas. La carte est un mensonge, un mensonge utile, mais un mensonge néanmoins. Il est évident, avec un peu de recul, avec la sagesse du satellite en orbite géostationnaire, que le monde, par définition, n’a pas d’autres centres que celui qui nous arrange à un instant t.

Le parfum de café qui émane de la cuisine parvient à me convaincre qu’il est temps de me lever. Je ramasse en passant dans l’entrée le courrier de la veille. Les titres des journaux m’ânonnent ce que je devais penser hier. Hier me semble loin, demain aussi. J’attrape une tasse, l’avale à moitié, puis retourne me coucher. Je ferme les yeux, et le monde se dissout à nouveau.

Elle est importante, cette idée que le monde n’a pas de centre, car du fond de mon lit, elle est complètement contre-intuitive. Vue d’ici, la réalité s’offre à moi comme une série de cercles concentriques dont je suis à la fois le juste milieu et en plein mille. Il y a le ici, à portée de main, avec l’importante dose de familiarité qui infuse des objets et des personnes dont je connais à la fois le nom et l’histoire. Il y a le bâtiment qui abrite le visage des voisins. Il y a la ville qui me sert de foyer, et au-delà, la région dont je viens, le pays où je vis, et le reste du monde, le proche que je peux placer sur la carte, et le lointain exotique aux allures de terres inconnues.

Je peux ainsi dessiner la carte de ma vie, le plan précis des espaces que je traverse, les relations aux gens que j’aime, le bilan des biens que je possède et le tableau de mes dettes, mes grandes résolutions et mes petits arrangements. Mais la cartographie est un blasphème, et le cartographe un dieu apocryphe qui tente de reproduire la création. Quelle que soit sa forme, la carte n’échappe pas au fait qu’elle soit bornée. La carte est d’abord et avant tout à notre image, le fruit de la projection d’une pensée centrée sur elle-même, et donc par définition, irrémédiablement biaisée.

L’idée du cercle et l’idée du centre sont consubstantielles à notre perception. Du fait du mode de fonctionnement de notre conscience, la découverte de la géométrie euclidienne était absolument inéluctable. Nous sommes des machines ancrées dans le local, le proche, le présent. Toute notre mécanique nous pousse à raisonner le tout à partir de la fraction qui nous est donnée. Et pourtant, ce n’est pas ainsi que la réalité fonctionne, car le centre du monde n’existe pas. S’il n’y a pas de centre, il n’y a pas de cercle, et donc pas de proche ni de périphérique. Dulia, Uttarkashi, Kologriv, Mézilles, Kangaamiut, Tostado, Batua, Hilo, tous ces lieux sont légitimes, tous ces endroits sont les centres du monde du moment qu’on le décide.

Je rouvre les yeux. Deux heures se sont volatilisées. Je me demande ce que pense au même moment le vendeur de fruits ambulants au marché de Marrakech et le lycéen coréen en plein cours du soir. À Buenaventura, il est quatre heures du matin, et une prostituée panaméenne se demande ce qu’elle va manger demain. Une babouchka russe se désole que le soleil se couche aussi tôt, tandis qu’à quelques milliers de kilomètres de là, un évangéliste namibien s’apprête à entamer la messe. Sous des décombres, les sauveteurs japonais sauvent une enfant miraculée du séisme, tandis qu’à Gaza, personne ne vient sauver la même enfant, preuve que si les miracles existent, ils ne sont pas uniformément distribués.

J’attrape le vertige à force de voler si loin. Huit milliards de centre du monde, une infinité de circonstances, et tout autant de réalités qui se touchent, se recouvrent, s’assemblent, se détruisent, se multiplient. Je me demande à quoi ressemble un cercle avec huit milliards de centres. Je préfère ne pas y penser. Je me relève un peu. Le café est froid, mais sur la table basse, une mangue est apparue. Mon reflet dans le miroir a un air ensommeillé, et sur sa joue droite, une trace de rouge à lèvres et quelques paillettes dorées.