Les jours de canicule, je crois qu’il existe un lien direct de corrélation entre l’écoulement du temps – ou de sa perception – et les conditions météorologiques. En quelque sorte, la viscosité du temps semble inversement proportionnelle à la température de l’air. L’après-midi en particulier semble sans fin. Le goudron au pied de la rue fait des bulles. Il redevient liquide tandis que je m’évapore.

Il y a la chaleur qui gonfle le cœur, celle qui réchauffe les os au pied du feu, et il y a celle qui harasse. Même l’air, qui pourtant devrait gagner en légèreté avec les degrés Celsius, devient comme une eau dans laquelle il faut lutter pour avancer.

J’essaie de prendre la mesure de ce phénomène avec une toute petite toupie rouge et bleu. Je l’envoie valser du bout des doigts, et elle tourne sans fin. Selon toute logique, elle devrait tourner plus lorsque le temps s’étale. Mais je n’ai pas la vue assez acérée pour le constater. Je réalise que notre corps est formidable, mais que nos compétences sont assez décevantes. Il faut tant d’énergie juste pour maintenir la station debout.

Le vent s’est absenté, et alors, c’est encore pire. Rien ne bouge, mais tout brule. Et malheur à qui l’ombre vient à manquer. Je sue ce que je bois, et je ne bois pas assez. Le frigo me fait de l’œil, mais c’est le congélateur qui retient mon attention. Je m’imagine un moment pingouin sur une banquise, mais très vite je me reprends. Les hallucinations figurent parmi les premiers signes de l’insolation. Preuve qu’il existe encore une conscience en moi, je me jette sous la douche plus ou moins froide. Même l’eau courante issue des canalisations sent le sable.

D’ailleurs, il viendra un temps un jour où cette eau sera coupée les jours trop chaud. Je sais que le gouvernement procède déjà à quelques tests dans quelques territoires oubliés de la république. Il s’agit pour les habitants d’apprendre à vivre avec seulement un litre d’eau ou deux. Je ne suis pas médecin, mais sachant qu’en moyenne le corps humain contient environ 5 litres de sang, on peut se faire sans peine une idée de sa viscosité à ce régime lorsque le mercure monte au-delà de 40 degrés.

En fait, l’ère des apprentis sorciers n’a jamais connu de fin. Ils sont toujours là, dans l’ombre des maroquins et autres portefeuilles ministériels. Ils murmurent aux oreilles des petits Richelieu, et se rêvent cador dans la cour des grands. Ils jubilent, car il faut tout changer pour que rien ne change. Ça fait comme des feux d’artifice dans leurs pupilles. Il vaut mieux ne pas se retrouver sur leurs chemins.

Moi, qui ne suis personne, je me souviens d’un temps où la canicule était une fête. Son annonce provoquait la joie, et elle était synonyme de nuits blanches, de conversations interminables, d’éclats de rire au petit matin, et de terrasses ouvertes longtemps. Où sont passé les tonnelles quand la pollution à l’ozone nous empoisonne l’air bouillant ? Quelque part au fond de ma mémoire sans doute.

De la mémoire, il est possible que j’en aie trop. Après tout, j’ai connu les wagons fumeurs dans les rames de TGV, mais je doute qui quiconque de moins de 20 ans puisque croire qu’ils ont existé. Il en va peut-être de même avec la canicule bienvenue. La vague de chaleur n’est aujourd’hui plus qu’une plaie.

Bref. J’ai chaud, donc je divague. Le sujet est consensuel, c’est devenu un marronnier. Ce doit être mon côté pilier de comptoir. Je n’ai rien bu, mais je sens venir le vertige. Je m’accroche à une idée qui passe par là : Canicule si tu recules, comment veux-tu, comment veux-tu que je… Non, ne cédons pas à la vulgarité.

La toupie perd l’équilibre. Elle devient folle, sursaute et se rebelle. Puis elle finit au repos sur le sol. Je réalise que toute chose aspire précisément à ce repos-là. On dirait que la toupie reprend son souffle, mais la canicule a volé le mien.

Certes, ce n’est probablement pas la canicule qui va tuer l’humanité. Mais il y aura des morts. Plein. Partout. Et pour longtemps…