Après l’amour, nous restions longuement allongés l’un à côté de l’autre, dégoulinants de sueurs que les draps humides ne parvenaient plus à absorber, terrassés par la torpeur d’une fin d’après-midi d’été. Il faisait trop chaud pour s’enlacer, et il était trop tôt pour se parler, comme si les mots étaient encore plus indécents que le spectacle de nos sexes humides. Parfois, il vaut mieux parler avec les yeux.

De la fenêtre ouverte, on entendait les bribes de conversation des passants plus bas, mais les volets filtraient la lumière, si bien que l’on aurait pu se trouver n’importe où dans n’importe quelle ville de n’importe quel pays. Elle vivait dans un petit studio situé dans le dixième arrondissement. Du lit, on pouvait toucher la kitchenette et les panneaux en verre de la douche. Comme l’appartement n’était conçu que pour une seule personne, ces panneaux étaient transparents, et j’adorais la regarder lorsqu’elle se lavait. Je me prenais pour Bonnard, et m’imaginais nabi, mais je savais qu’elle en faisait tout autant lorsque c’était mon tour. Mon seul regret était qu’il n’y avait pas assez de place pour deux.

Lorsqu’on se voyait, une fois ou deux par mois, c’était tout le temps chez elle, jamais chez moi. Mon appartement était un peu plus grand, mais je crois qu’elle aimait la familiarité des objets qui lui appartenaient. Peut-être que cela la rassurait. Ou peut-être que la promiscuité de cet espace contribuait à l’élan érotique de nos pulsions. Le lit était au centre de la pièce, deux pas après la porte d’entrée. Aucun canapé pour jouer à la conversation, aucune cuisine pour prétendre jouer au diner presque parfait, aucun écran pour se perdre dans un film. Nous étions nus aussitôt passé le pas de la porte.

Dans le silence repu qui suivait nos ébats, il lui arrivait souvent de continuer à me caresser le sexe. Sa main glissait le long de ma verge, puis se faufilait sous mes testicules pour y jouer avec les doigts. Parfois, je finissais par bander à nouveau, et alors souvent, elle me prenait en bouche, avec douceur et espièglerie, sachant très bien qu’il ne lui faudrait pas longtemps pour me faire jouir.

Et d’autres fois, c’est moi qui maintenais ses lèvres ouvertes, deux doigts oscillants sur son clitoris. Lorsque ma main glissait le long de son ventre vers son entrejambe, elle fermait les yeux, et à mesure que je la caressais, je pouvais prédire ses orgasmes à la tension de son corps. Quand je la sentais prête, j’utilisais ma langue pour libérer mes doigts, afin de les emmener trouver dans son vagin le tout petit point se trouvant à peine 1 cm ou deux à l’intérieur de ce dernier à même de la faire éclore.

Je me demande encore si les passants pouvaient nous entendre. Je suppose que oui, mais qui se soucie de deux amants à Paris ? Ici, tout se résume à ce moment précis, à cette recherche sans cesse renouvelée d’un éclat de jouissance éphémère et trouble. Du simple chauffeur de taxi au plus haut délégué ministériel, de l’assistante maternelle à madame la Première ministre, rien ne nous préoccupe plus que la poursuite évasive d’un moment de tendresse futile.

Au bout d’un moment, la parole faisait son retour. Doucement d’abord, par des futilités, des tu vas bien et des as-tu faim. L’esprit tout autant endolori que le corps, je répondais par des phrases simples au début, sujet verbe complément. Puis la langue s’étoffait, un ou deux sujets se présentaient, et la conversation renaissait de ses cendres. L’un de nos deux se tournait vers l’autre, la tête soutenue par une main, et on s’écoutait raconter n’importe quoi pour le plaisir d’entendre nos voix. Elle étudiait la psychologie, et moi la finance. Autant dire que je présentais pour elle un fascinant spécimen d’étude.

Je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Son rêve était de quitter la ville, et d’ouvrir un cabinet dans une de ces régions où le paysage est tout un personnage. Je lui disais qu’elle était folle, et qu’en ville, elle aurait une profusion de patients, parce que c’est ça que la ville nous fait. Elle rigolait, en me disant qu’elle se foutait de devenir riche, ce qui n’était de toute évidence pas mon cas. « Parle-moi de ta mère, que je comprenne pourquoi le petit garçon en toi refuse de devenir un homme » ajoutait-elle narquoise. Ce à quoi je répondais qu’elle pouvait bien partir, dans son pays de cocagne, puisqu’elle n’aime apparemment pas les petits garçons comme moi.

J’espère qu’elle l’a trouvé, le pays de ses rêves, et celui ou celle qui va avec.

Moi, la ville m’a dévoré, mais ne m’a pas volé mes souvenirs. Lorsque je repasse dans cette rue, je bande toujours un peu.