« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. » - René Char
Dans le réel dévasté qui nous sert d’environnement, la raison assiste silencieuse aux funérailles de la retenue. La roue tourne, voici le grand retour de la démesure. Ceux d’entre nous qui ont encore un peu de mémoire se souviennent encore très bien de ses ravages au siècle dernier. Elle n’a pas changé, et ne changera jamais. Sa violence appelle la violence, mais une violence cinématographique, graphique, résolument en haute définition, une pluie d’images ensanglantées qui dynamitent nos émotions, et qui documentent le fait que l’humanité n’est en réalité encore qu’une idée.
Choisis ton camp camarade. Qui es-tu pour oser penser que le corps d’un enfant abattu est aussi injustifiable que celui coincé sous des décombres ? Qui es-tu pour croire que la guerre n’engendre que la défaite ? Qui es-tu pour dire que la terreur accouche de la terreur, qu’il n’y a que des coupables, que des fautifs, et la longue l’énumération sans fin des victimes de part et d’autre ? Choisis ton camp camarade, il n’y a pas de place pour le doute. Prendre du recul, c’est prendre la fuite. Penser, c’est trahir.
La guerre arrive, parait-il, mais nous a-t-elle seulement quitté ? Quand au juste a-t-elle été suspendue ? Et si elle ne nous a jamais quitté, pourquoi parvient-elle encore à nous surprendre ? Difficile de ne pas croire que le pire est encore à venir. J’insiste, le pire est encore à venir. Au pire, j’ai tort, et c’est tant mieux. Mais si j’ai raison, alors me voilà prévenu. Oui, le pire est à venir, car c’est la seule conclusion logique des faits à notre disposition.
Ce constat n’est pas très joyeux. Il n’est également pas très constructif.
Alors à toutes fins utiles, voici un extrait du petit manuel d’autodéfense intellectuelle que je destine un jour à mes enfants quand ils seront plus grands - avec toute la maladresse, l’orgueil, l’hubris et la naïveté de croire que l’on peut transmettre quoi que ce soit à ses propres enfants.
« … Nous sommes des émotions avant d’être des idées. Comme son nom l’indique, les émotions nous mettent en mouvement. Les histoires produisent des émotions, les images produisent des émotions, la musique produit des émotions, un visage produit des émotions, le son de la voix produit des émotions, un parfum ou un gout produisent des émotions, ce texte produit des émotions. L’émotion est notre véritable matière première.
C’est notre force, mais également notre plus grande faiblesse, car les émotions nous manipulent. Notre société repose sur l’art de produire et d’entretenir ces émotions. Souvent, c’est merveilleux, comme avec l’art ou la musique. C’est déjà plus médiocre quand il s’agit de nous vendre des téléviseurs et des boites de céréales. C’est parfaitement manipulateur quand on parle de politique ou de société.
Et ce, même avec de bonnes intentions. Il n’existe rien de tel que de bonnes intentions. Ce que tu feras de pire dans ta vie, tu le feras animé par de bonnes intentions.
Alors, apprends à reconnaitre l’émotion que tu éprouves. Nomme-la. Puis, identifie sa source, ce qui l’a déclenché en toi. Qu’elle est l’image qui l’a fait naitre ? Qui l’a produite, qui l’a distribué, et comment ? Quel est l’effet attendu, et pourquoi ? Alors seulement tu sauras si ton émotion est légitime, et tu pourras choisir si tu la laisses poursuivre sa course, ou si tu l’interromps… »
« … Nous produisons des histoires parce que nous éprouvons un besoin maladif d’expliquer le réel. C’est pour cela que nous vivons entourés de fictions. La plupart sont inoffensives, certaines sont utiles, certaines sont nocives, mais aucune n’est innocente.
Toi aussi, tu as une histoire (et ce n’est ni celle de ta mère ni la mienne). Nous avons tous une histoire, cela fait partie de ce que l’on nomme l’identité. Je pense que je sais qui je suis, parce que je sais ce que j’ai fait, et pourquoi. Seulement, je pense aussi avoir tort à ce sujet.
Nous avons tellement besoin d’avoir raison, et tellement besoin de tisser les liens entre les causes et les conséquences que l’on finit par les inventer. En vérité, nos actes précèdent nos raisons, et c’est bien souvent à postériori que l’on découvre pourquoi on a fait ce que l’on a fait. Ton histoire personnelle est aussi une histoire, et c’est ok, tant que tu te souviens que ton histoire n’est qu’une histoire.
Cela vaut aussi pour tout le reste. Mon histoire, celle que je te raconte, est une histoire. L’Histoire est une histoire. Le roman national est une histoire. Les grands écrits religieux sont des histoires. Nos institutions sont des histoires. Le mariage est une histoire. Le droit est une histoire. La littérature est une histoire. Le libéralisme est une histoire. Le communisme aussi. L’Europe est une histoire. Le football est une histoire. Le journal télévisé est une histoire.
Cela ne signifie pas que tout est faux ou relatif. Mais seuls les faits sont réels, et la plupart des faits sont perdus ou invérifiables. À partir du moment qu’on les coordonne, qu’on les associe, qu’on les explique, on se raconte des histoires. Juge ces histoires non pas à ce qu’elles racontent, mais plutôt à l’effet qu’elles produisent. Quelle réalité est la conséquence logique de tel ou tel récit ? Quelles sont les histoires alternatives, et sont-elles plus riches, plus complètes, plus justes ?… »
« … Tu n’es pas le monde. Tu n’es pas tenu de le sauver. Je ne sais même pas si le sauver est possible. Il existait avant tu naisses, et il continuera de tourner après ta mort. Mais je sais que tu ne lui dois rien, et tu ne me dois rien non plus. Néanmoins, si c’est possible, essaie de ne pas alourdir la peine qu’il porte sur ses épaules. L’injustice règne, mais rien ne t’oblige à être injuste. Notre liberté est relative, notre condition nous délimite, mais nous pouvons refuser de jouer le jeu du pire.
À chaque fois que tu prendras du recul, que tu refuseras d’aboyer avec la meute, que tu préféreras le silence aux cris, que tu t’abstiendras de commettre une injustice, que tu choisiras autre chose que la facilité, à chaque fois que tu penseras aux autres quand tu penses à toi, alors tu répareras un peu les liens qui nous unissent tous les uns aux autres… »
A me relire, je rigole encore de ma naïveté. Les fils ne sont pas les pères, et c’est bien heureux. On a quand même mieux à faire quand on a 20 ans que d’écouter les vieux. Ce serait tout de même bien si nous parvenions à construire un monde où chaque enfant peut avoir l’opportunité de devenir un jour vieux, quelle que soit son histoire.