Jour après jour, depuis les premiers temps de l’après-guerre, les garçons de café du Chai de l’Abbaye ou du Flore, à Saint-Germain-des-Prés, voient venir Albert Cossery. Maigre et droit comme un « i », toujours digne, impeccable, la pochette au veston et une drôle de démarche désarticulée. A force de le voir assis tout seul, à regarder passer les filles ou fixer la rue d’un oeil vague, ils lui tendent un journal, pour l’occuper. « Ils croient que je m’ennuie, raconte le vieil écrivain du haut de sa gouaille malicieuse, imperturbablement élégante. Mais je ne peux pas m’ennuyer, je suis avec M. Cossery.

https://www.lemonde.fr/archives/article/1997/05/31/albert-cossery-le-mendiant-magnifique_3540873_1819218.html

Un écureuil roux traverse la rue, coupe mon chemin, et grimpe le mur de l’enceinte du parc du lycée comme si la gravité n’était qu’une option facultative. Je le suis du regard à travers le grillage. Il règne dans ce jardin le silence studieux des élèves au travail, probablement assis en cours de français ou de mathématique, et probablement encore rêveurs en cette heure matinale. Eux, ils ont encore la vie devant eux. Moi la mienne est derrière. C’est à cela que sert le mur de cette enceinte : à séparer ceux pour qui la vie reste à faire de ceux pour qui la vie est déjà faite.

Attention, pas de nostalgie. Je ne regrette rien de mes années au lycée. Et ne parlons pas du collège. Ah si, une chose peut être : l’internat de filles. Ça, c’était bien chouette. Pour le reste, n’en parlons plus.

Au bout de la rue, il y a un café, qui autrefois avait un jukebox et deux flippers, mais qui aujourd’hui affiche les couleurs modernes d’un établissement qui a monté de gamme. Le rouge skaï des banquettes a laissé la place à un tissus vert pastel du plus bel effet, et les anciennes tables fonctionnelles au formica lugubre ont été remplacées par du mobilier alliant avec élégance osier et acier. D’immenses baies vitrées laissent désormais rentrer la lumière, alors qu’autrefois des rideaux tendus plongeaient la salle dans une semi-obscurité. Le jukebox a disparu, au profit de nappes électroniques anonymes et sirupeuses issues d’une compilation CD de soirées parisiennes.

En vérité, ce n’est pas plus mal. Je me souviens que l’ancien patron refusait de me servir une fois sur deux parce que je n’avais pas la bonne couleur de peau. Avec mes potes, on revenait quand même, de mauvaise grâce, parce que c’était le seul café du coin. Il était bien obligé de nous laisser entrer, au risque de perdre le reste de sa clientèle de lycéens. Maintenant au moins, je peux avoir un café quand je le souhaite, même si à trois euros en terrasse, je me demande qui a les moyens de se le payer.

De toute façon, je préfère le zinc, et son express à un euro vingt. Avant neuf heures, on n’y croise que des gens bien, c’est-à-dire des gens qui bossent, et qui grappillent un peu de répit autour d’un café brulant. Je les écoute parler en lisant le journal, et la parole qui s’y déverse est chaleureuse et colorée. Cette conversation ne vous juge pas, et c’est un soulagement. Partout ailleurs, il faut toujours montrer patte blanche, et laisser autrui prendre votre mesure. Il faut bomber le torse, mettre des épaulettes, porter des masques effrayants, prétendre être quelqu’un. Quelle plaie ! Accoudé au comptoir au petit matin, personne n’est personne, et ça me fait du bien.

J’y reste jusqu’à 9h, parfois 9h30, rarement après 10h. Au-delà, le café se vide, et ceux qui viennent préfèrent s’installer aux tables. Ils semblent toujours plus affairés, ces gens-là, plus solitaires aussi. Le portable en main ou collé à l’oreille, ils sont visiblement préoccupés. Peut-être ont-ils des vies plus riches que la mienne, des affaires à gérer, des personnes à voir, des histoires d’amour, ou des histoires tout court.

Quoi qu’il en soit, ils restent dans leurs bulles, et personne n’y est le bienvenu. En vérité, ils ont l’esprit ailleurs, et venir au café n’est que le moyen de parquer leurs corps tandis qu’ils attendent l’heure d’aller à un rendez-vous. C’est à ce moment-là que je m’en vais. Moi, ils m’angoissent, les gens qui ont un ailleurs qui les attend. Ils me rappellent que moi non.

Je passe devant la boulangerie, et salue la caissière de la main. C’est une chic fille, on allait au collège ensemble. Et son mari fait du bon pain. Je déambule un petit peu, histoire de me dégourdir les jambes, et me retrouve au petit square qui fait l’angle entre les deux avenues. Personne sur la balançoire, personne sur le toboggan, il faudra attendre seize heures avant d’y voir des bambins. Je m’installe sur le banc au pied du chêne, en attendant de découvrir qui de la pluie ou de la faim viendra me déloger.

Un écureuil roux saute de branche en branche, et je me demande si c’est celui que j’ai croisé ce matin. J’imagine qu’il s’affaire avant l’arrivée de l’hiver, et que c’est pour cette raison qu’on en voit autant. Il se balance à plusieurs mètres de haut, et me donne le vertige. Je sens quelques gouttes tomber, et me dit qu’il est temps de rentrer chez moi. Au pied du chêne, quelques glands attendent déjà d’être ramassés par l’écureuil, lui-même probablement soulagé de me voir enfin partir.