Au plus profond du désert, là où aucun caravansérail ne s’est jamais encore aventuré, une rose des sables est en train de se former, une merveille si belle et si parfaite que le ciel lui-même en serait jaloux s’il pouvait la voir. Une telle perfection n’est possible que loin des yeux des hommes, soupira le démon accroupi à son chevet.

Un djinn n’a pas de cœur. Son existence prédate cette invention de plusieurs milliers d’années. Mais il sait reconnaitre la beauté lorsqu’il la voit. Il envie d’ailleurs les peintres et les poètes capables de la créer. Les djinns peuvent sublimer la beauté, faire apparaitre monts et merveilles, le plus beau des palais, ou le visage le plus équilibré. Mais un djinn n’invente rien. Certes, les lois de la nature lui obéissent alors que les humains les subissent. Toutefois, livré à lui-même, le djinn ne sait que faire de son pouvoir, tandis que les hommes puisent dans leurs impuissances toute la force de l’imaginaire.

C’est pour cette raison que les hommes craignent les démons. Ceux-ci ont le pouvoir d’exaucer leurs vœux, et malheurs à celui qui obtient ce qu’il désire.

La rose du désert ne désire que le sable et le vent. Assis à ses côtés, le djinn écoute le souffle de l’ordre minéral. C’est une voix profonde et grave, presque inaudible, même pour son oreille souveraine. La terre n’exige rien. Elle sait qu’elle finira par obtenir ce qui lui revient. Le démon lui est reconnaissant pour son calme et sa retenue. La fréquentation des humains est un vacarme en comparaison.

Il faut dire qu’ils sont si fragiles, ces hommes. Ils naissent un jour pour mourir le lendemain. Il leur faut caser toute une vie dans ce bref laps de temps. C’est pour cela qu’ils bavardent et s’agitent autant. À peine ont-ils eu le temps de comprendre ce que vivre signifie qu’il faut déjà rendre le manteau de chair et redevenir poussière. Dans ces conditions, comment ne pas développer des émotions extrêmes ? Les humains ne brulent pas, ils flambent, et ce feu produit la lumière qui attire les démons.

Une éternité sans cœur, ça vous en refroidit plus d’un. Lui aussi autrefois allait se réchauffer auprès de ces humains. Il s’émerveillait de la passion qui les anime, et de toutes ces choses qu’ils inventent comme si créer était naturel et non la prérogative des dieux. Ils meurent si vite qu’il a oublié le nom de ceux qu’il a côtoyés, mais il se souvient de ce qu’il a fait pour eux, merveilles ou horreurs, comme il se souvient de leurs colères lorsqu’ils comprennent que le démon ne peut pas plus les soustraire à la mort qu’inverser la marche du temps.

Il a subi remontrances et colères, ne comprenant ni l’une ni l’autre. Pas de cœur, pas de sentiment. Pas de sentiment, pas de ressentiment. Le djinn sait que les fantômes n’existent pas.

Néanmoins, même les démons se lassent. Il y a aujourd’hui tellement d’humains qu’il n’a plus besoin de faire d’efforts pour les côtoyer. Ils sont inévitables. Et ils n’ont plus besoin des djinns pour les aider. Ils sont tellement ingénieux.

Parfois, il se demande comment tout cela va finir. Mais les djinns sont comme la nature, immuable. Pour lui, toute l’histoire de l’humanité ne pèse pas plus que le poids de la rose des sables qui est en train de se former sous ses yeux.

Le moindre grain de sable est pour lui un univers entier. S’il voulait, il sait qu’il pourrait d’un claquement de doigts reproduire cette rose mille fois plus grande, mille fois plus parfaite, et ce sans aucun effort. Mais ce n’est pas le comment qui le fascine. Ce qui le fascine, c’est que s’il lui est facile de savoir comment faire une rose des sables, nul ne sait pourquoi elle existe, pas même lui.

Un peu comme avec les humains.