Un duvet de nuages dessine dans le ciel gris de grandes rivières blanches d’où ruisselle une lumière diffuse et blafarde. Il ne fait pas moche, mais il ne fait pas beau non plus. C’est la couleur des jours qui ne comptent pas. Rien de bien important ne peut se produire un jour pareil. À part peut-être naitre ou mourir. Et encore.
Pour autant, malgré le calme apparent, tu éprouves toujours la même angoisse diffuse qui ne te quitte jamais, celle qui habite le condamné à mort, qui connaissant que son sort est scellé ne parvient pour autant pas à trouver la paix.
Nous voilà tous enrôlés de force ou de gré dans l’orchestre du Titanic. Chacun de nous joue sa partition sans se soucier de l’ensemble, toi le premier. Nos instruments sont muets, et personne n’écoute de toute façon. Mais individuellement, oh la la, qu’est-ce qu’on est bon ! Des milliers, que dis-je, des millions de musiciens virtuoses, tous lancés à la poursuite frénétique de la meilleure version de soi-même, tous seul, tous les pieds dans l’eau.
On patauge, on patauge, mais on ne va pas bien loin. C’est le principe du naufrage. C’est abominablement lent, un naufrage. Faire naufrage, c’est mourir de peur mille fois pour rien, avant de finir noyé quoique l’on fasse. Plus le navire est grand, plus sont nombreuses les façons de périr. Le naufrage, c’est l’opposé exact de l’apothéose du crash. Le naufrage, ça ne fait pas bander.
Mais qu’à cela ne tienne, il faut quand même écoper l’eau du bateau. Pour que rien ne change, il faut tout changer. Il faut sauver… sauver… quoi donc déjà ? De vagues fantômes de grandes idées, d’antiques institutions qui ne tiennent debout que par habitude, de soi-disant modèles qui ne modélisent rien, notre honneur, mais il y a belle lurette qu’on l’a vendu. Dans ce grand déballage, on a bien du mal à nommer ce qui mérite cet effort.
Alors, on joue. Il faut bien s’occuper. C’est long, un naufrage, on l’a déjà dit. On se forme, on fait du sport. Mens sana in corpore sano. On apprend à nager. Nager, c’est toujours utile quand on a la tête sous l’eau. Et comme on est bon, il faut être meilleur encore. Meilleur que son collègue, plus beau que son voisin, plus riche que son frère, moins con que tous les autres. Tu sais bien qu’ils en éprouvent autant à ton égard, mais c’est de la jalousie. Tout le monde est jaloux de toi, c’est une évidence. Et ceux qui ne le sont pas, c’est qu’ils sont aveugles, ou idiots, ou les deux d’ailleurs, pourquoi pas tant qu’à faire.
Reste ton reflet dans le miroir. La seule façon que tu as trouvé de le faire taire est de ne pas le regarder. Tu as érigé la lâcheté au rang d’art de vivre.
Le bateau craque, et des voies d’eau s’ouvrent un peu partout. Il faut fuir, fuir vite, mais fuir où ? L’océan se déchaine, et il y a du monde partout. Les chaloupes sont pleines, elles dérivent et s’entrechoquent. Il faut montrer patte blanche pour avoir le droit d’y monter. Il faut prêcher la bonne parole, démontrer sa force de conviction, assurer de sa probité, prêter allégeance au dieu du bord, quel qu’il soit. Il n’y a d’ailleurs pas pires dieux que ceux qui prétendent l’inverse. Mais tu n’es pas convaincu que ton âme vaille assez cher pour la vendre au diable.
Alors tu lèves les yeux au ciel, et personne ne te demande de payer pour ça. Tu te rassures en te disant que ce n’est qu’une question de temps. Vivre coute de plus en plus cher précisément parce que bientôt plus rien n’aura de valeur. Les profits, c’est maintenant qu’il faut les faire. Il faut dévorer le monde avant qu’il ne nous dévore.
Le duvet de nuage se délite un peu. Les grandes rivières de lumière se sont dissoutes, et ont emporté les ombres. C’est la couleur des jours qui ne comptent pas. Rien de bien important ne peut se produire un jour pareil. La fin du monde n’en finit pas de finir. Tu te doutes un peu qu’elle ne fait que commencer.