Je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir - pour combien de temps ? - un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer. (…) Quelle entreprise d’extermination dissimula moins ses buts que celle-ci ? Je ne comprends pas, et si je comprends, ce que je touche est terrifiant. A cette échelle, notre globe ne serait plus, ce soir, que la boule d’un cri immense dans la gorge de l’infini écartelé. C’est possible et c’est impossible. - René Char

C’est une ville entière qui a disparu sous les flots. Plus de 10000 morts, et au moins autant de disparus. Des milliers de corps ont rejoint la mer, flottent ensemble par centaines, puis échouent sur les plages. J’essaie de mettre en image cette information, mais mon imaginaire n’a pas assez de courage. Je cède aux sirènes des chaines d’information, et avale les images qu’elles déversent au prix de gros. C’est encore pire que ce que je pensais.

Et on se demande encore pourquoi des milliers d’hommes africains s’entassent à Lampedusa.

Je repense aux mots de la maman qui a perdu sa fille assassinée d’une rafale de kalachnikov alors qu’elle était tranquille chez elle. Sa parole me poursuit, elle s’est enracinée en moi. C’était à la radio, et j’étais en voiture à ce moment-là. Les murs n’ont pas su arrêter les balles, et elle n’a plus que son désarroi face à l’arbitraire de la victime collatérale. Je sais bien pourquoi on en parle, que ce n’est que parce que ce drame déchire l’illusion du foyer censé nous protéger. Se sentir en sécurité chez soi est une institution, un mythe sans lequel une partie de la société s’effondre. Mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention. Cette femme aurait pu être ma mère, et sa fille ma sœur. Sa parole arrache le vernis de nos illusions, une petite minute de vérité dans un océan de posture.

Partout, la terre tremble. Partout, l’eau monte, et la forêt brule. Et lorsque la nature en colère ne suffit pas, le caractère industrieux des hommes prend le relais. La mort elle-même ne sait plus où donner de la tête. Toutes ces morts absurdes, sans aucune nécessité ou justification morale, toutes ces guerres médiévales que l’on mène par procurations, toute cette haine qui n’en finit plus de s’entasser dans les charniers ou en bulletin de vote, il est impossible d’échapper à sa contagion.

Rien de ce que je ne pourrais jamais écrire ne saurait sauver ne serait-ce qu’une seule victime. Les mots ne fouillent pas les décombres, ils n’arrêtent pas les balles, ils ne protègent pas du harcèlement, ils n’éteignent pas les feux, ils n’entretiennent pas les barrages. L’idée que la littérature sauve le monde est une idée fondamentalement bourgeoise et occidentale. Il faut être assis sur une chaise confortable, bien au chaud, le ventre rassasié, pour s’imaginer une telle sottise. Ce monde ne manque pas de mots, il manque de bras, avec au bout de ces derniers des têtes pleines de bonne volonté.

Alors que je pondère mon inutilité patente, je considère la chance d’avoir une famille et d’élever mes enfants dans un pays en paix. Je prends la mesure de mes petits soucis de riches, même si je sais bien que rien ne me protège des aléas de la vie. Il y a toujours la tentation du silence, cultiver le secret de l’intime, se faire si petit que personne ne vous remarque, ne pas sortir du rang, vivre transparent pour ne pas attirer l’attention, mettre son bonheur à l’abri d’une forteresse. Cette culture de la discrétion, je l’ai reçue en héritage, et ne m’en suis jamais débarrassé.

Mais il n’existe pas de murs assez hauts pour parvenir à échapper au bruit et à la fureur, et nous le découvrirons bientôt. Il n’existe rien de tel que l’individu. Tous nos destins sont liés. Il faut pour que la joie perdure qu’elle soit uniformément distribuée. Seuls, nous n’avons pas d’avenir. Seuls, nous serons balayés.

Ce sont des évidences, mais l’évidence est douée pour se cacher dans nos angles morts. Nous avons le devoir de ne pas céder à la tentation du repli, mais il est si facile de donner des leçons lorsque l’on n’est pas en première ligne. La morale est une maladie qui s’attrape lorsque nos besoins fondamentaux sont comblés. Je ne sais pas ce que je ferai dans ces situations. Ou plutôt si, je sais parfaitement que moi aussi je peux commettre le pire. Je ne veux pas entretenir cette illusion. Je sais que je ne suis un homme « bon » que parce que j’ai les moyens de l’être.

C’est peut-être par-là que nous devrions débuter. Donner à chacun les moyens d’être autre chose que la simple somme de nos égoïsmes. Il me semble que c’est seulement à ce moment-là que nous pourrons juger notre humanité.