« Ainsi l’ombre où nous entrons est notre sommeil futur sans cesse raccourci. Je voudrais que mon chagrin si vieux soit comme le gravier dans la rivière : tout au fond. » - René Char

J’ai une histoire sur le bout de la langue. Ne riez pas, ce n’est pas particulièrement agréable. Je la sens solidement logée quelque part dans mon crâne, farouchement décidée à ne pas se laisser circonscrire par mes mots. Elle lutte, elle frappe, elle se défend. Elle échappe aux doigts avides de ma raison. Si je la pourchasse, je finis avec une céphalée. Mais si je lâche l’affaire, c’est elle qui me relance. Je ne sais pas si elle me nargue, ou si elle ne veut que mon attention. Elle devient une obsession, et je sens glisser un peu plus mon peu de maitrise sur la situation.

Les histoires ne sont pas innocentes, elles ont toute une fonction. Elles sont dotées d’une volonté. Elles nous manipulent. Quiconque accueille une histoire accepte sa transformation. Bonnes ou mauvaises, elles ne nous laissent jamais indemnes. C’est pour cette raison qu’il faut choisir avec soin les histoires que l’on accepte d’écouter. Prendre le sujet à la légère, c’est prendre le risque de devenir quelqu’un que l’on ne voulait pas.

Celle-ci est probablement encore inachevée. Elle rôde nue, passant entre les ombres, grappillant de quoi manger entre deux sujets de préoccupation. Elle n’est pas née par hasard, mais il lui manque encore la parole. Elle a cet air sauvage de ceux qui n’ont pas encore connu la corruption de la civilisation. C’est pour cela qu’elle se méfie de moi et de mon air de lépidoptériste professionnel. Elle sait qu’une fois que j’aurais prononcé son nom, elle sera enfin parfaitement définie, et donc immuable, morte.

Pourtant, il y a bien longtemps que je ne tire plus aucune leçon. Au midi des vérités immuables, je préfère de loin l’ambiguïté du crépuscule, quand on ne sait distinguer le blanc du noir. Une multitude de réalités viennent s’abreuver à mon puits. Il n’y a pas de morale dans mon jugement, il n’y a pas une seule once de mérite dans mes veines. Je t’aime, ou je ne t’aime pas, et pas grand-chose entre les deux.

Mais cette histoire refuse ma règle du jeu. Elle dénonce ma loi, brise mes piliers, pille mon église, déchire ma bible et se moque de mes bûchers. Elle existe pour raconter le faux en moi, et c’est pour cela que mes lèvres refusent de la laisser prononcer ma sentence. Contrairement aux autres, je n’ai pas donné vie à cette histoire, elle est la conséquence de l’histoire de ma vie. C’est pour cela qu’elle m’échappe, car son verbe n’est pas le mien.

Dehors, le monde n’en finit pas de finir, et c’est son état naturel désormais. Quand bien même parviendrai-je à la capturer, à lui faire violence avec ma langue, et à la coucher sur le papier malgré elle, tous ceux qui pourraient en tirer bénéfice sont déjà morts. Ou morts-vivants, ou vivants morts, ce qui n’est pas tout à fait pareil. Il n’y a plus de refuges, plus de bras ouverts, plus d’échappatoires. Cette histoire n’a nulle part où aller.

Le long des allées de ma mémoire, je promène mon indolence d’inquisiteur. Le sang sur mes mains me sert d’encre rouge, et je souligne d’un trait rageur les conséquences de mes causes. La ligne ne laisse aucune plage à la marge. Je retourne chaque ponctuation, je visite chaque espace, je m’assure que la page blanche ne cache aucune signification. Mais à peine ai-je le temps de la voir passer dans ma vision périphérique que cette histoire s’échappe encore.

Et je sais qu’à chaque in extremis, elle me possède encore un peu plus. Je me console en me disant que je la laisse faire, que je suis beau joueur, que tout cela m’amuse. C’est étrange, cette forme de lâcheté qui transforme la défaite en victoire. Mais je n’ai plus assez de cœur pour mentir à moi-même. Dehors, il pleut de la neige fondue sous un immense soleil continental. Il fait beau comme la rencontre fortuite entre un hiver inattendu et le syndrome de Stockholm.