Reprenons les faits, rien que les faits.
Le lundi 06 février 2023, le sujet a envoyé deux lettres par courrier recommandé. La première était sa lettre de démission. Le sujet occupait depuis 6 ans un poste en ressource humaine dans une grande entreprise spécialisée en chimie industrielle à Bron. Lors de son entretien, le sujet affirma avoir trouvé un meilleur emploi. Bien que son employeur déplorât son départ, aucune contre-proposition ne fut faite. D’après enquête, le sujet était un bon collaborateur, discret et efficace. Il n’entretenait néanmoins que des relations professionnelles, et personne ne savait grand-chose de sa vie privée – ni ne s’en souciait d’ailleurs. Notre enquête n’a pas permis de retrouver de traces d’une quelconque embauche dans un autre entreprise.
Le second courrier était un préavis de résiliation de bail. Le sujet occupait un petit deux-pièces dans un quartier-dortoir du centre-ville. Ce bien est géré par une agence immobilière pour le compte d’un propriétaire étranger. Le sujet payait son loyer rubis sur l’ongle. Le sujet réglait d’ailleurs toutes ses factures sans aucun retard. Dans la foulée, l’agence publia une annonce. L’appartement fut reloué en quelques jours à un couple d’étudiants qui acceptèrent d’attendre la fin du préavis.
Dans la foulée, le sujet résilia son abonnement EDF, son abonnement Internet, et plus surprenant, son abonnement mobile. Le sujet expérimenta un peu de difficulté sur ce dernier point, mais parvint à faire valoir ses droits. Le 20 mars 2023, le sujet poussa la porte de sa banque pour un rendez-vous avec son conseiller. Le sujet fit part de son souhait de clôturer son compte courant, son livret A, et son PEL. Le banquier fut très surpris, et lui demanda la raison pour laquelle le sujet souhaitait changer de banque. Mais ce dernier répondit qu’il souhaitait partir à l’étranger. Aucune preuve d’un tel projet n’a été retrouvée dans la correspondance du sujet.
Le solde cumulé du livret A et du PEL s’élevait à 15 327,21 euros. Après le remboursement anticipé d’un crédit à la consommation que le sujet avait contracté deux ans auparavant, il resta 3421,97 euros. Le sujet demanda à récupérer cette somme en liquide. La banque objecta du risque de se promener avec de telles liquidités, et demanda huit jours pour préparer les fonds. Le neuvième jour, le sujet se présenta à la banque pour récupérer l’argent et rendre sa carte bleue. D’après la vidéo de surveillance, la transaction a duré moins de 5 minutes.
Avec cette somme, le sujet paya un déménageur en liquide pour débarrasser l’appartement. Les meubles furent offerts à Emmaüs, les vêtements au Secours Populaire, et le reste fut jeté à la déchèterie. Deux hommes se chargèrent de la tâche. L’un d’eux fut envoyé par une agence d’intérim. Aucun d’eux ne posa de questions. Le déménagement dura une journée, et fut principalement ralenti par les délais de transport entre les différents lieux de livraison.
Lors de l’état des lieux, l’agence ne trouva rien à redire car l’appartement était parfaitement entretenu. Lorsque l’agent immobilier demanda à quelle adresse envoyer le chèque de caution dans quelques mois, le sujet donna celle de Greenpeace. L’agent protesta qu’il n’en avait pas le droit, mais le sujet objecta que c’était son choix. Ce dernier signa une décharge sur un papier, et l’agent récupéra les clefs. Les nouveaux locataires étaient déjà en bas de l’immeuble à attendre d’emménager.
Ce jour-là, le 09 mai 2023, le sujet ressortit de l’appartement libre de toute forme d’engagement. Pas de travail, pas de logement, pas de téléphone, pas de comptes bancaires, pas d’adresses, pas d’amis. A ce moment-là, le sujet disparait de la société. Depuis cette date, nous n’avons pas été en mesure de reconstituer son parcours.
Le 12 octobre 2023, le corps d’une femme est retrouvé dans une forêt située à 257 km du précédent domicile du sujet. Les médecins légistes estiment que la mort remonte probablement à plusieurs semaines, mais ce sans certitude, à cause de l’état de décomposition avancé provoqué par les températures anormalement élevées du mois précédant. La base ADN ne donne rien, mais deux semaines plus tard, des randonneurs découvrent des papiers d’identités abandonnées à 500 mètres du lieu de découvertes du corps.
Ces papiers sont ceux du sujet, Lauryn Maillard, 32 ans, 1m67, 64 kg, ex-DRH, ex-lyonnaise, ex-locataire d’un petit deux pièces, ex-titulaire d’un compte en banque au Crédit Agricole, dont on est sans nouvelles depuis le 09 mai 2023, mais dont personne n’a signalé la disparition. Le dossier dentaire a permis d’identifier formellement le cadavre comme étant celui du sujet.
Les faits, rien que les faits. D’habitude, il suffit de suspendre son jugement, et de les suivre docilement. Mais là, les faits sont muets. Quand les médecins légistes ne parviennent pas à déterminer les causes de la mort, le dossier atterrit sur mon bureau. En l’absence de toute plainte ou de toute suspicion de violence, le suicide est la conclusion la plus logique. Le problème, c’est que ce dossier est le 15ième en 6 mois. Ça commence à faire beaucoup. C’est comme une épidémie dont personne ne parle.
Pourquoi se donner tant de peine si on veut se suicider ? Mettre en ordre ses affaires, soit, cela arrive. Mais aussi méthodiquement ? Jamais. Lauryn, quel est ton secret ? Pourquoi est-ce que ta disparition silencieuse résonne comme un cri dans le vide ? Et pourquoi suis-je le seul à l’entendre ?