« Signe ce que tu éclaires, non ce que tu assombris. » - René Char

Hypothèse : la vacuité a envahi tous les interstices de notre monde. Il est désormais impossible de se défaire de la sensation d’être au mieux inutile, au pire contre-productif. Paradoxalement, c’est un sentiment libérateur. L’impuissance, savoir que mes causes n’auront pas de conséquences, me libère du besoin d’avoir de bonnes raisons.

Quelle prétention quand on y pense : je me fais l’effet d’un grain de sable qui se désole de ne pas pouvoir gouverner le vent. Je suppose que tout acte d’autorité est un peu ridicule, et que le secret réside dans le fait de se prendre au sérieux. Le coup de menton ne fonctionne que si le visage auquel il est rattaché croit vraiment à l’autorité du coup de menton. Dans le fond, il y a des claques qui se perdent, pas vrai ?

Le vide est un réconfort. On ne dira jamais assez le poids qu’impose toute connaissance, tout savoir, toute vérité, à celui qui s’en fait le porte-parole. Ce n’est pas qu’une question d’ingratitude, ou de faiblesse. Atlas joue des mécaniques, car il est orgueilleux, mais finalement, c’est lui qui ploie sous le poids de sa vanité. Le vide a pour lui l’avantage de ne rien peser, et par conséquent, de ne rien couter.

Débarrassé du besoin d’être qui que ce soit, je peux être qui je veux. Un toréador dont la cheville cède au moment où le taureau s’élance. Un amoureux éconduit qui se suicide pour une fille qui ne l’aime pas. L’écharpe tricolore du maire élu d’une commune de dix habitants. L’ivresse que donne le vin que l’on boit aux lèvres d’une inconnue. Plus précisément, Adil, le nettoyeur malaisien de la piscine suspendue du Marina Bay Sands à Singapour.

Ou encore, le premier chat sur terre qui s’est accommodée des humains. Le platane avec le triste record de voitures embouties - et qui n’en demandait pas tant. Le deuxième tome de l’édition intégrale des trois mousquetaires, celle à laquelle il manque les trois dernières pages, et qui sommeille dans une boite à livre depuis deux ans.

L’intégralité des somnambules, partout, tout le temps.

Tout cela n’a pas de sens. Et c’est une bonne chose. Il pèse déjà trop de contraintes lorsque l’on est doté d’un nom de famille. La logique, sans manière, sans façon.

Restent les traces, nos glorieux vestiges, la preuve formelle que l’on a vécu, et idéalement, bien vécu. Elles ne sauveront pas les banquises, ces traces. Je pense que personne ne le peut. Elles ne servent à rien - les traces, pas les banquises - et c’est pour cela qu’on les apprécie.

Ici, nulle injonction à la performance. Même faire joli, c’est déjà en faire trop. Même renoncer à en faire trop, c’est déjà en faire trop.

Et c’est déjà beaucoup.