« Toute la métaphysique n’est qu’une partie de la littérature fantastique. » - Jorge Luis Borges
Quoi que vous fassiez, je vous en conjure, il ne faut pas croire un traitre mot de ce que je m’apprête à vous dire. C’est très important. Les Moires nous écoutent, et notre survie ne dépend que de votre scepticisme. Dans le clair-obscur, le doute est votre meilleure alliée.
Je vais vous dire que je suis innocent, mais c’est précisément ce que dirait quelqu’un qui ne l’est pas. Je ne sais pas ce qui dit l’innocent pour se défendre. Je suis innocent, donc je suis condamné.
Les dieux se cachent parmi nous. Ils se promènent dans la foule, sans même prendre l’effort de se cacher. Quiconque ouvre les yeux peut les reconnaitre. Pourtant, ils savent combien l’homme est cruel. Combien de divinités ont fini sur des buchers, empalé, crucifié ? Autrefois, ils prenaient bien garde de rester invisibles. Mais aujourd’hui, ils n’ont plus aucun besoin d’être discrets.
C’est dire notre déchéance, notre petitesse. À force de croire que nous sommes seuls, nous sommes devenus inoffensifs. Oh bien sûr, plus nous sommes nombreux, plus nos massacres sont imaginatifs. Mais globalement, à la véritable échelle du temps, nous marchons gaiement vers l’insignifiance et l’oubli sans besoin d’aucune intervention extérieure.
Moi aussi, je suis inoffensif. Mes crocs sont usés, et mes griffes sont limées. Il faut bien que je passe par la langue si je dois vous nuire.
Autrefois, j’ai été inquisiteur. Je connais tout aux questions, et je connais toutes les réponses. Je n’ai jamais rencontré de sorcières, et pourtant, combien en ai-je fait brûler ? J’ai été maudit un nombre incalculable de fois. Peut-être bien le suis-je sans le savoir ? On voit tant de choses lorsque la mort oublie votre adresse.
Les Moires écoutent, je l’ai déjà dit. Les Érinyes ne sont pas bien loin non plus. Si vous tendez les mains, vous pouvez même les toucher, là, juste de l’autre côté du voile. Elles sont immenses, terribles, virginales. Je les sais impatientes de me rencontrer. C’est un plaisir que je ne suis pas encore prêt à leur donner.
Néanmoins, il y a ce vieil adage, ce cri du cœur qui nous précède, une vie pour une vie. C’est pour cette raison que la vie enfante. L’équilibre des forces de la nature nous oblige à tenir des comptes d’épiciers. C’est la grande erreur de la morale. Seuls les chiffres comptent.
Ce qui nous amène à notre affaire. Je devine dans les traits de votre visage que la vie vous a fait du tort. Ah ! Peut-être l’avez-vous mérité, mais qui suis-je pour en juger ? Je ne serais pas celui qui vous jettera la première pierre. La seconde, peut-être. Mais la première, jamais.
Vous savez bien ce que je vous offre, et vous savez bien ce que je réclame en compensation. Le reste, ce ne sont que des technicités, des petits ajustements, des clauses de contrats. J’ai lu quelque part que le contrat est la pierre angulaire de la civilisation. C’est vrai, et c’est faux, pour une multitude de raisons que votre durée de vie ne suffirait pas à épuiser.
Vous n’êtes pas Saint Antoine, et je ne suis pas Lucifer. Mais il n’a pas le monopole dans ce domaine, l’Hermès de la chute. Ceci est une affaire privée, loin des regards de quiconque est immortel. À la question que vous vous posez, la réponse est : oui, je le peux. Dans la mesure où ce que vous voulez est bien ce que vous voulez.
Mais déjà le jour se lève, et je dois vous laisser. Souvenez-vous : tout ce que je viens de vous dire est un mensonge, sauf si vous en décidez autrement. C’est la seule chose que je ne puisse faire pour vous. Vous avez hérité du libre arbitre, faites en usage.
Pour ma part, il est temps d’aller saisir d’autres opportunités. Vous le savez, même si vous n’y croyez pas, les Moires nous écoutent. Il ne faut pas qu’elles me croient au chômage, et vous, vous ne voudriez pas qu’elles se mettent à croire en vous.