La vie est un jeu à somme nulle. Ce que tu prends ici, il faudra le rendre là-bas. Nos possessions ne sont jamais que des emprunts, à commencer par ce corps avec lequel je cohabite. Seules subsistent les traces que nous semons, et encore. Trois générations, souvent deux à peine, parfois moins, suffisent pour effacer nos noms, comme la brosse efface la craie du tableau.

En vérité, vivre n’est pas une activité particulièrement durable. Elle a l’éphémère chevillé au corps, et même si une espèce dure des millénaires, chaque individu est remarquablement fragile. Nous sommes comme le vase de porcelaine. Sa chute le brise, mais ne défait pas pour autant l’idée du vase de Chine.

J’en étais là de ces idées sinistres se situant quelque part entre le zen et le morbide, m’apitoyant sur mon sort, lorsque le steward annonça l’arrivée prochaine du train en gare. Dans la rame, de nombreuses personnes s’étaient déjà levées, rangeant livres et ordinateurs dans leurs sacs, pour s’agglutiner près des extrémités. Ne croyez pas que je me moque ; il y a un caractère incroyablement anxiogène à se retrouver enfermé avec de parfaits inconnus pendant plusieurs heures dans une boite de métal. La fuite est le résultat logique de cette expérience. La réussite séculaire des industries du transport de personnes est un miracle dont la clef du succès m’échappe.

Je ne me joins pas à eux pour autant. J’ai construit mon existence autour d’une idée simple mais forte : je refuse catégoriquement d’être pressé. Ce n’est pas si simple dans une société vouée à rentabiliser la moindre minute. Tout est opportunité, tout est performance. Pour refuser de jouer à ce jeu, il faut soit la contrainte qui vous empêche d’y jouer, soit être particulièrement borné. Je crois que je suis un peu des deux. Alors je m’arrange toujours pour ne jamais accepter ce qui pourrait m’oppresser. Jamais de rendez-vous à la dernière minute, jamais de deadlines à tenir. Je ne vends que ce que j’ai déjà produit, et je ne produis que ce qui me suffit. Alors j’attends que la rame se vide, puis je descends avec les gens de mon espèce, ceux qui ont des enfants en bas âge, ceux que l’âge ou le handicap affaiblit, et ceux enfin qui, comme moi, ne jouent pas le jeu.

Tandis que les voyageurs s’échappent, je reprends le fil de mes idées. Chaque personne qui passe à côté de mon siège est la réponse précise à une question que nul ne connait, la combinaison unique d’un certain nombre de gènes, lancée à la rencontre d’une circonstance particulière. La vie procède par expérimentation. Elle tâtonne un peu, à l’image de notre maladresse lorsque l’on essaie d’avancer avec ses bagages dans l’allée étroite de la rame de train. J’emboite le pas à une femme qui tire un petit garçon. Je suis le dernier passager à descendre du train.

Le hall de la gare est colossal. J’observe une foule de gens qui observent une foule de signes. Partout, des panneaux indicateurs, de grands écrans lumineux, qui annoncent les départs comme les arrivées, ou diffusent des publicités colorées pour des barres de chocolat. Je navigue entre les grappes, trainant ma petite valise à roulettes dans une trajectoire ivre, parfaitement conscient de ne pas savoir où je vais avec certitude. Difficile de chercher son chemin sans se cogner aux gens. J’envie ceux qui savent où ils vont.

Contrairement à une idée reçue, je sais que chaque personne dans cette masse compacte est le propriétaire d’une histoire unique. Je ne dis pas que cette histoire ne m’intéresse, pas plus que l’individu qui l’incarne. Mais il y a de la richesse en chacun de nous, et même le dernier des imbéciles à quelque chose à dire sur notre condition.

Soudain, un mouvement de foule. Un quai vient d’être annoncé, et les voyageurs se précipitent. Je crois que c’est un réflexe qui nous reste d’un temps où les places n’étaient pas numérotées. La civilisation n’est pas encore parvenue dans toutes les régions de notre cerveau. Toutefois, cet empressement que je laisse passer en retenant mon souffle me permet d’y voir plus clair, et j’envisage enfin le chemin qui me conduira à une sortie.

Je débouche sur un parking bondé. Trois avenues rayonnent depuis la place. J’ai envie de marcher un peu. Je m’engouffre dans celle du milieu. Derrière moi, la gare efface mes traces. Un autre s’est sans doute déjà assis dans la rame à ma place, et attend que le train retourne d’où je viens.