« Il faut être l’homme de la pluie et l’enfant du beau temps. » - René Char

L’enfance est notre part d’éternité. Jamais elle ne s’achève. Elle dure et se prolonge, insouciante de nos débuts et de nos fins. On ne la quitte que pour devenir mortel, c’est-à-dire conscient que nous allons mourir un jour, et elle non. Il nous devient alors impossible de l’habiter. C’est le dernier cordon qu’il nous faut couper. Après, c’est la chute libre.

Dans cet exil que l’on nomme âge adulte – puisqu’il faut bien lui donner un nom – nous naviguons à l’aveuglette d’île en île, en tâchant d’éviter les récifs et les hauts fonds. L’eau monte dans les cales, alors on écope. Comme c’est un travail harassant, on finit par ne plus avoir le temps de prétendre rester jeune. Alors, on vieillit. C’est comme ça que le temps procède pour avancer, dès que nous avons le dos tourné.

On a des diplômes, on a un boulot. On a de l’héritage, on a de l’argent. On a une femme, on a des enfants. Ou alors, on n’a rien de tout ça. Ou alors juste un peu. Ce n’est pas très clair comment ces choses-là vous arrivent. Ça sent l’arbitraire. On aimerait bien croire que l’on a construit sa joie, et que c’est le malheur qui vous prend pour cible. Il pleut des tirages de loto, mais on n’est jamais à l’abri d’avoir de la chance. L’espoir nous ronge, car il y a toujours une herbe plus verte ailleurs.

Je connais des hommes qui construisent des châteaux pour s’emmurer dedans. Ils dorment dans le donjon, et pissent dans les douves. Difficile de ne pas se sentir en état de siège, c’est le château qui veut ça. Tout devient offense lorsque l’on oublie que les murs n’arrêtent pas les mots. La muraille que l’on érige devient notre tombeau. C’est le collectif des morts-vivants, crevant de solitude bien avant l’âge d’être le dernier de sa génération.

Mais les nouvelles sont bonnes, quand on fait l’effort de les regarder avec le bon état d’esprit. Des petits malins ont compris qu’il suffit de changer de lunettes pour changer de vie. Quoi de moins surprenant que le retour en faveur de la couleur rose ? Faites un effort, bon dieu ! Déjà que c’est votre faute si vous êtes dans la merde ! Vous pourriez au moins changer d’état d’esprit ! Le mérite, ça se mérite !

On en revient à l’enfance. On confond l’enfance avec le divertissement. On prend le rire pour la preuve que l’on a su garder une âme d’enfant. Ce n’est pas si simple. Il y a des rires qui écorchent, et des sourires assassins. Les hyènes rigolent aussi. Il faut apprendre à les reconnaitre, et vite avec ça, sinon c’est la curée. Par peur de devenir une proie, nombreux se cachent sont des habits de prédateurs. Mais ça fait une belle jambe à la victime que de savoir qu’elle a été dévorée par un herbivore qui joue au carnassier.

Chacun sait que l’enfance est un pays. Pour y vivre clandestin, il faut savoir cultiver le secret. Il n’y a pas d’assurance, pas de corde pour prévenir la chute, puisque l’illusion est rompue. Ce n’est pas si facile que de vivre enfant dans un monde d’adulte. On vous accuse de régression, alors que l’enfance élève. On vous accuse de désertion, mais il faut voir la gueule des tranchées dans lesquelles on vous plonge. Je ne vais pas perdre ma vie à la gagner. Après le ressentiment, la conviction de se faire avoir est, de loin, l’émotion la plus communément partagée.

Je la soupçonne d’ailleurs d’être elle aussi une illusion. Ma main droite fait l’innocente, ma main gauche a un air de bourreau, et les deux convoitent mon cou pour le serrer très fort. C’est une question de cohérence : je suis, et de loin, la première personne indigne de ma confiance.

Mais trêve d’élucubrations, je sais que je ne vous apprends rien. L’orage est, parait-il, en chemin. J’attends de son averse qu’elle apaise ma peau, de son parfum celui de la terre qui épouse son eau, et de ses flaques l’occasion d’y sauter à pieds joints.