Tous les matins, comme une multitude de gens, je prends le bus pour aller travailler. Moi, j’appartiens à la cohorte du 07h42, une promotion encore bien mixte, plus colorée que le 08h30, mais moins noire que le 06h32. À cette heure-là, on n’est pas bien bavard. À 07h42 non plus. On se tient tous plus ou moins debouts, encore somnambules d’une nuit trop courte, avec du dentifrice aux lèvres et le regard hagard du troupeau en transhumance. On pourrait croire que la misère tisse des liens, mais pas du tout. Et puis, sous l’abribus, il y a plus pauvre que nous. Sous l’abribus, il y a Monsieur Eugène, du soir au matin.
Monsieur Eugène, c’est le SDF du quartier. C’est contractuel, un accessoire fourni avec les façades et le mobilier urbain. Dans chaque quartier, il y a un bar ouvert dès 6h du matin, une épicerie ouverte toute la nuit, et le SDF du coin, connu comme le loup blanc. Le nôtre, c’était Monsieur Eugène, et il n’était pas bien méchant, dans la mesure où l’on n’était pas trop sensible de l’olfactif.
Monsieur Eugène avait de l’esprit. C’est comme ça qu’on dit quand on est plusieurs dans sa tête. C’est bien pratique, plusieurs personnalités. Ça tient compagnie. Quand on lui adressait la parole, on ne savait jamais vraiment à qui on parlait. Mais on ne lui connaissait que des gens doux et plus ou moins polis. Monsieur Eugène n’effrayait pas trop les enfants, et il y avait toujours une personne ou deux, soucieuses de son bien être ou de leurs bonnes consciences, pour lui donner de quoi boire et manger.
Les policiers, pour leur part, ils n’aiment pas trop ça, l’esprit. Les gens qui ont de l’esprit ont souvent de l’humour, et l’humour, par définition, ça fait désordre. Comme l’ordre, c’est le métier du policier, l’esprit, il n’aime pas trop ça. C’est la conséquence logique de sa fonction.
Alors parfois, ils venaient demander à Monsieur Eugène de circuler. Circuler, dans le jargon du maintien de l’ordre, ça signifie disparaitre de la vue des braves gens. Dans le cas de Monsieur Eugène, cela voulait surtout dire disparaitre de la vue des pandores le temps qu’une affaire plus pressante, un accident de circulation ou une partie de belotte, les fasse eux-mêmes circuler. Puis il reprenait son poste, sous l’abribus, respectueux des forces de l’équilibre universel qui voulait que chaque chose eût sa place.
Une fois, il avait disparu pendant deux semaines. Je vous jure, ça avait été toute une histoire ! Un comité de quartier s’était lancé à sa recherche, puisque les policiers juraient n’y être pour rien. À l’hôpital du coin, rien. Dans les quartiers limitrophes, rien. Dans les foyers proches, rien. C’était un mystère de plus qui venait épaissir sa légende. Mais les recherches ont vite cessé. Il faut dire, on manque de moyen. On a déjà du mal à rester nous même à flot.
Et puis un matin, il est réapparu, comme ça, sans explications ni autre forme de procès, comme s’il n’avait jamais quitté l’abribus. On était tous soulagés ! Quelque part, on se sentait moins coupable, j’imagine. Circulez, il n’y a plus rien à voir. Vous pouvez reprendre votre vie, braves gens.
J’en parle comme ça, mais la vie de Monsieur Eugène, je n’y connais rien. Je ne sais pas comment on y vient à dormir sous l’abribus. Je ne sais pas ce que ça fait, le chaud, le froid, la faim, le sale, les agressions, la peur, la solitude, le mauvais vin. Je suis comme vous, vivant comme si j’étais en permanence au bord de la chute, sachant pertinemment qu’on ne tombe pas à moins d’être poussé fort. C’est ma condescendance qui parle quand je parle de plus faibles que moi.
Monsieur Eugène, lui au moins, il a sa dignité. Il ne prostitue pas sa servilité. Il n’élabore pas des conneries romantiques sur la liberté que l’on a lorsque l’on n’a rien. Il habite l’abribus, et nous regarde monter dans des bus bondés dès la première lueur du soleil. Il nous offre le sourire aux lèvres, à nous qui avons oublié à quoi sourire ressemble.