Pour Moussa, il n’existe que deux catégories de personnes, celles qui sont indifférentes à son existence, et celles qui veulent, au choix, l’exploiter, l’enfermer, le condamner, l’expulser, l’assassiner, le noyer, lui couper la gorge, ou tout ça à la fois, pour une multitude de raisons allant de sa couleur de peau à sa pauvreté, trop musulman au gout des uns, pas assez au gout des autres, ou simplement pour sa valeur marchande, ou parce qu’il n’habite pas le bon quartier, ou parce qu’il n’appartient pas à la bonne tribu. Bref, pour Moussa, le discernement, c’est une question de vie ou de mort.
N’allez pas croire que cela saute aux yeux. Il faut savoir lire entre les lignes. Son patron par exemple, un serbe acariâtre qui avait monté son garage avec de l’argent sale, a beau être raciste jusqu’au bout des ongles, c’était aussi un type en or, qui tient parole, généreux et travailleur, fondamentalement incapable de faire de mal à une mouche. Combien de fois avait-il aidé Moussa avec les papiers ? C’est ce vieux con qui lui avait fait un CDI, certes payé au lance-pierre, mais sésame pour le logement.
À l’inverse, Moussa sait que son propriétaire actuel, le fils d’un pharmacien, n’avait pour lui que la condescendance du bourgeois de province, vivant des loyers qu’il collecte des nombreuses cages à lapin qu’il avait achetées pour une bouchée de pain vingt ans plus tôt. La seule chose qui l’intéresse, c’est de percevoir son dû. Heureusement qu’il y a l’argent d’ailleurs, parce que c’est bien la seule raison qui lui fait tolérer les renois. Qui d’autres pour payer aussi cher les taudis qu’il a sur les bras ?
Car Moussa n’a pas eu le choix. Rester au quartier, c’était la garantie de se faire planter un jour ou l’autre. Une sombre embrouille pour un deal foireux. Personne ne devient caïd sans casser des œufs, et Moussa s’était retrouvé du mauvais côté de la balance. La malchance, vraiment, rien de personnel. Même dans l’adversité, il y a des limites à l’amitié. Le suicide, très peu pour les amis de Moussa.
Heureusement, un ami connaissait un ami qui louait un taudis au fils du pharmacien, et l’assistante sociale avait fait le reste. Une drôle de meuf d’ailleurs, antillaise, la cinquantaine bien tassé, 45kg au compteur max, mais vénère comme un pitbull. Elle lui avait un peu parlé de politique, de Franz Fanon, de négritude. Mais de l’Afrique, Moussa ne connaissait que Château Rouge, et il avait souvent envie de lui dire qu’elle se racontait des histoires, que quoi qu’elle fasse, on ne verrait que la couleur de sa peau, qu’elle se faisait des illusions sur sa place. Mais Moussa sait se taire, car il est généreux.
Plutôt que lire, Moussa préfère jouer à FIFA. Dans son cagibi, il avait récupéré la vieille PS4 d’un cousin, et passait ses soirées à refaire les matchs du PSG. Gamin, il avait un temps fréquenté le club de sa cité. C’étaient vraiment ses meilleurs souvenirs lorsqu’il était gamin. Mais c’était la guerre aussi. A 12 ans, Moussa avait le même rêve que les autres, se faire repérer, devenir professionnel. On fantasme le ballon au pied, et puis on trébuche. Chaque mauvaise passe, chaque match perdu, c’étaient les insultes, les moqueries, les bagarres. A un moment, la joie de jouer a cédé la place à la peur. Quand Moussa a compris que le rêve ne serait qu’un rêve, il a lâché l’affaire.
Reste la mosquée. Être musulman, c’est important pour Moussa. Mais l’arabe littéraire, c’est chaud. Et Moussa aime l’alcool, les joints, les tassaba. Il fait le ramadan, plus ou moins, mais ne prie pas. Parfois, des frères plus vertueux que lui font des remarques. Ils ne sont pas méchants, enfin, pas tous, mais il sait que ce sont des faux-culs comme les autres, des hypocrites qui s’inventent une raison d’être, et qui font le contraire de ce qu’ils prêchent. Moussa hausse les épaules, en faisant ses ablutions, et fait ce qu’il a à faire.
De toute façon, pour Moussa, la vie se résume à deviner au plus vite ce que l’autre veut de lui. Faut pas croire, il n’est pas idiot. Moussa sait ce que signifie le mot surnuméraire. Il a un cœur gros comme le monde, Moussa, et sa pensée est véloce. Il se dit parfois que c’est juste dommage que tout le monde semble vouloir sa peau d’une manière ou d’une autre.