Tu penses savoir, mais tu ne sais pas. Tu penses avoir ta vie rangée en ordre, sur des rails comme on dit. Et puis tu découvres un jour que tu as tout construit sur un échafaudage de mensonges. Toutes tes illusions s’effondrent en un instant. Ta vie n’a aucun sens, et tu n’es même pas celle que tu pensais être.
La vie a bien des façons de se montrer cruelle, mais elle me doit des explications. Les dieux le savent, c’est pour cela qu’ils ont déserté le réel. Ça fait des heures que je les recherche dans les rames du métro. D’abord, j’ai fait la 4, du nord au sud, en vain. La 4, ce n’est pas une ligne de métro, c’est la chaine d’approvisionnement des gares parisiennes. Ici, seuls les bagages portent le nom d’Hermès. Aucun dieu digne de ce nom ne viendrait trouver refuge dans cette veine gorgée du sang encore frais des marchands du temple.
Comme je suis énervée et usée par la foule, j’ai repris la 6, direction Nation, et sa place qui n’a aucun sens. Dans la rame, personne ne parle, personne ne se regarde. Un pauvre type au pantalon usé traverse les rangées dans l’espoir de tirer profit de notre culpabilité chrétienne. Mais nous avons guillotiné la compassion il y a belle lurette, et aucune pièce ne tombe entre ses mains. Lorsqu’il croise mon regard, il comprend que moi aussi, je suis folle, et que je me précipite pour aller nulle part. Il passe son chemin.
Dans les couloirs puants de pisses, les contrôleurs m’arrêtent. Ils veulent savoir si j’ai le bon pass, si j’ai le droit d’errer dans le dédale, car le labyrinthe est payant. Il faut le savoir, personne ne s’intéresse à autre chose qu’à votre portefeuille. Mais je suis une bonne usagère et une bonne citoyenne. Oh oui, je paye. Comme tout le monde, je paye de ma vie le droit de la gagner. Le bougnat est presque déçu de devoir me laisser filer. Dans son regard torve, il me crache du « Merci mademoiselle » comme une verrue purulente explose sous la pression sanguine. Je me sens sale mais je me faufile. Les rames se referment sur mon mépris le plus profond.
Ah, la 2, tout un poème. Ménilmontant, Belleville, Barbès, Pigalle, Clichy. Je prends un peu de ciel en réconfort, et du pittoresque dans les yeux. Ici, rien de divin non plus. Juste quelque moment de grâce, quand par la baie vitrée l’on croise brièvement le regard perdu du locataire d’un appartement étroit. Je compte les façades, mais je ne parviens pas à m’oublier. Mon téléphone s’allume, il vibre, on cherche à me joindre. Peut être que c’est lui qui me rappelle, lui qui veut me retenir. Mais il n’y a plus rien à sauver. Je ne suis déjà plus celle que tu as aimé, pauvre imbécile.
Et j’enchaine les stations. Je gaspille Champs Élysées Clemenceau, je libère la Bastille, je fume Place d’Italie. À la Motte Picquet, je remonte aux Invalides, puis je choppe un RER jusqu’à Saint-Michel. Je ne croise aucune divinité, à part peut-être le juif errant qui me propose de finir avec lui sa bouteille de mauvais rouge. Il faut voir les ravages que l’immortalité vous fait. Il m’abandonne Strasbourg Saint-Denis, après m’avoir consciencieusement traité de pétasse mal-baisée. S’il savait.
À République, je ne descends pas. Je vois parfaitement ce que l’on a fait à cette place, comment les urbanistes l’ont détroussée sous prétexte de la rendre civilisée. Ce qu’elle a subi, ce n’est pas un aménagement, c’est un viol en réunion. Cette république n’a plus de dents, elle ne tient plus debout. Elle n’a même pas assez de chair pour donner corps à son nom. Elle git au sol, à côté de la vérité nue, et les pigeons lui pissent à la raie. J’ai beau être en colère, j’ai beau être une meuf larguée, il me reste assez d’orgueil pour m’épargner ce spectacle.
Je choppe la 3, car elle est encore aimable. C’est une image d’Épinal, cette ligne de métro pour Parisiens d’un autre temps. J’ai une envie de 20e, d’un Paris à taille humaine, que l’on pourrait glisser dans sa poche quand on a fini avec elle. Mon téléphone a fini de vibrer. Plus de batterie. Putain, j’ai enfin envie de pleurer. Ça fait 5 heures mes yeux accumulent. Lorsque le barrage va céder, gare à la marée haute.
À Gambetta, je trouve un cinéma et je prends un billet pour le film le plus obscur possible. La salle est déserte, à part quelque bourgeois. Le noir tombe enfin, et mes larmes s’écoulent en silence. Je réalise que je pleure comme ça depuis déjà de longues minutes. Dieu merci, ce sont des machines qui vendent les billets. Pour une fois qu’une invention capitaliste est utile ! Soudain, la salle gronde un peu. Une rame de métro doit passer plus bas. Les dieux ne marchent peut-être plus parmi les hommes, mais on entend encore l’écho de leurs voix.