« Ils vivaient entre trois impossibilités (que je nomme par hasard des impossibilités de langage, c’est le plus simple, mais on pourrait aussi les appeler tout autrement) : l’impossibilité de ne pas écrire, l’impossibilité d’écrire en allemand, l’impossibilité d’écrire autrement, à quoi on pourrait presque ajouter une quatrième impossibilité, l’impossibilité d’écrire (car ce désespoir n’était pas quelque chose que l’écriture aurait pu apaiser, c’était un ennemi de la vie et de l’écriture ; l’écriture n’était en l’occurrence qu’un provisoire, comme pour quelqu’un qui écrit son testament juste avant d’aller se pendre, un provisoire qui peut fort bien durer toute une vie), c’était donc une littérature impossible de tous côtés. » - Franz Kafka

Nous vivons une époque impossible. Impossible de retenir son souffle, et pourtant impossible de respirer. Impossible de fermer les yeux, et pourtant impossible de regarder. Impossible de ne pas écrire, et pourtant impossible de trouver les mots justes. Impossible de rester muet, et pourtant impossible de nommer ce qui arrive. Impossible de garder les mains propres, et pourtant impossibles de se salir les mains. Nous sommes tous devenus impossibles, suspendus dans la béance qu’ouvre un avenir qui s’annonce malveillant, et vers lequel nous courrons à perdre haleine.

Ce qui fait du prophète l’oiseau de mauvais augure, ce n’est pas sa parole. C’est lorsqu’il se tait que son silence nous condamne, parce qu’il n’a plus rien à prévenir dont il pourrait empêcher la survenue.

Tout homme digne de ce mot est pétri de contradictions. Seule la machine, éperdue dans son dédale algorithmique, connait la cohérence de sa vitesse terminale. L’humain, lui, sait, en ceci qu’il éprouve tout et son contraire. Il sait qu’il dit A quand il pense B. Et même quand il l’ignore, il le sent. C’est parce que nous sommes résilients à la contradiction que la vie est possible. La contradiction, c’est la grâce qui nous sauve. La machine plante là où pour notre part, on se contente de soulever les épaules.

Mais l’impossible n’est pas la contradiction. C’est son exact opposé. L’impossible nous réduit au silence, brise nos incohérences, empêche l’envol, annule l’essence même de la volonté. L’impossible fait le siège de notre forteresse mentale. Il répond performance quand on lui demande pardon. Il exige la cohérence là où il n’y en a pas. Ce qu’il attend de nous, nul ne peut lui offrir. C’est précisément ce qui le rend impossible. Il est impossible à l’homme impossible de vivre autrement que dans l’échec permanent.

En 1986, Elie Wiesel, lors de son discours de réception pour son prix Nobel de la Paix, a dit « Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le tourmenté. Parfois, nous devons interférer. Lorsque des vies humaines sont menacées, lorsque la dignité humaine est menacée, les frontières et les sensibilités nationales deviennent inutiles »

J’affirme qu’aujourd’hui, il est impossible d’écrire ce qu’Elie Wiesel a pourtant prononcé il n’y a même pas 40 ans. Il est devenu impossible de parler pour autrui sans devenir automatiquement suspect. Il est même impossible de parler pour soi sans apparaitre égoïste. Les hommes capables de dire de telles vérités sont morts ou sont corrompus. Les oreilles capables d’entendre ces mots sont sourdes ou ont été coupées. Tout ce que je vois, ce sont des bouches mortes qui s’approprient ces vérités tout en dansant sur des corps d’enfants mutilés.

Il n’y a pas de lumière au bout de ce tunnel. Il n’y a pas de monde meilleur au bout de ce voyage. L’impossible n’est pas le chemin, c’est notre condamnation. Il est impossible d’échapper à l’impossible, mais nous n’avons pas d’autres choix, pas d’autres alternatives que d’essayer. L’impossible n’est pas une fatalité. L’impossibilité d’échapper à l’impossible, c’est ce que l’impossible aimerait bien nous faire croire. Car ce que l’impossible ne saurait concevoir, la vie le réalise sans même s’en rendre compte.