Sortir le chien, qu’il pleuve ou qu’il vente, est toujours pour moi l’occasion d’exercer ma perplexité métaphysique. C’est un état consubstantiel des tenues ridicules que l’on met pour l’occasion, pyjama sous doudoune, écharpes dépareillées, et chaussettes claquettes. Rien ne vous ramène plus à votre condition que de devoir se baisser pour ramasser la merde de son chien. Le chien, lui, ne se pose pas de questions. Quand il croise un congénère, il file direct renifler le postérieur. Il n’a pas à faire la conversation, lui. Moi, oui.
Je ne me souviens plus à quel âge j’ai réalisé que chacun de nous vivait isolé dans sa propre bulle de réalité. Certes, le réel, nous partageons tous le même. Les mêmes lois de la même physique gouvernent les mêmes phénomènes locaux, si bien que le ciel bleu sera bleu pour tous ceux qui se trouvent au même endroit. Mais le réel s’arrête là, et ce que ce bleu signifie dépend de celui qui le voit.
Il y a autant de dimensions parallèles qu’il y a d’individus, même chez ceux qui ont des chiens, et ces dimensions de poches sont toutes en compétitions. Nous les emportons partout avec nous. On peut même en deviner le contour si on regarde bien, ou si on se fie à la race du chien au bout de la laisse. Nous vivons côte à côte, et c’est le langage qui se frotte à la traduction. Si bien que, par exemple, il est parfaitement possible pour quelqu’un de dire « Salut ! » et pour un autre d’entendre « Ta gueule ! ».
À force d’échanger des banalités, on en apprend des choses, sur le genre humain. Par exemple, que je peux voir un crime là où un autre y voit la justice. Que le beau pour moi est le laid de mon prochain. Que deux personnes peuvent apprécier la même musique avec la même passion, et pourtant à l’écoute en éprouver des sentiments radicalement opposés. Ou que je peux aimer mon pays tout autant que mon compatriote, et pour autant, réaliser avec effroi que ce sont deux pays qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre.
Et il en va ainsi des plus petites trivialités aux plus grandes idées métaphysiques. Le malentendu est notre condition, et il n’existe rien de tel qu’une seule réalité objective.
Lorsque j’ai compris cela, c’était sans doute déjà assez tard. Je ne sais plus l’origine de cette prise de conscience. Sans doute une banale affaire du quotidien. Les chiens eux, savent ça de naissance. C’est pour cela qu’ils filent direct au cul, parce qu’ils savent aller à l’essentiel.
Peu importe. Moi, depuis, je relativise. Non pas le bien et le mal, ce serait stupide. Mais plutôt ma propre capacité à exprimer ce qui est évident dans ma réalité en des termes compréhensibles pour quelqu’un qui vit plongé dans une autre. Se comprendre est un miracle qui mérite d’être célébré chaque fois qu’il se produit.
À chaque nouvelle rencontre, il s’agit donc de cartographier une nouvelle réalité. Que vois-tu que je ne saurais voir parce que je suis aveugle ? Quels principes opposés aux miens gouvernent tes réactions ? Quelle est la surface de contact entre nos deux réalités, et combien est-elle poreuse, ou au contraire, hermétique ? Ta terre est-elle plate, tandis que la mienne est ronde ? Ou vice versa ?
Il me semble que c’est la moindre des choses. Ce n’est pas une question de jugement, mais une marque de respect.
C’est aussi plus facile à dire qu’à faire. Il est plus facile de voir la fonction que de voir l’individu qui l’occupe. Et ce dernier n’est peut-être pas plus disposé que vous à voir l’humain derrière le problème.
Au moins, quand deux promeneurs de chiens se croisent, chacun sait qu’il n’y a aucune dignité en jeu. On sait tous qui est le maitre, et que ce dernier est en train de marquer son territoire.
Depuis quelques années d’ailleurs, le caniveau s’est réduit comme une peau de chagrin. Il faut désormais emmener son canidé dans des espaces conçus à cet effet. Ma réalité renâcle, car elle n’est pas très bavarde. Mais le chien lui, est très heureux de retrouver les siens. Je vous jure, ça le fait rire de me plonger dans l’embarras. Mais je l’aime bien, ce con. Il est plus intelligent que moi.