« Parler - se taire : un même meurtre. » - Jean-Claude Renard

J’aimerais écrire de jolies choses, décrire la beauté naturelle du bourgeon printanier, la simplicité d’un moment de joie autour d’un bon repas, la chaleur d’un visage qui affiche un sourire sincère. Mais il y a trop de morts en moi, des milliers de cadavres aux prénoms inconnus, et parmi eux trop d’enfants qui ne joueront plus à chat. Cet abime dans lequel l’humanité fait naufrage m’intime un effroi profond, et me réduit au silence total.

Ce monde n’a pas besoin de mots. Il a besoin de pain pour nourrir les affamés, il a besoin de bras pour protéger les faibles, il a besoin de paix pour sauver les enfants. À quoi bon prendre la parole, si ce n’est que pour ajouter sa pierre au mausolée ? Même dénoncer cette vacuité est une vanité futile. Everybody knows chantait Léonard Cohen.

Privée de mots, puisque notre langue est morte depuis que « je » s’est substitué à « nous », la poésie trouve refuge ailleurs. Elle réalise la prouesse d’être simultanément plus terre à terre et plus éthérée. L’émotion s’est substituée à son expression. Sa source étant définitivement teintée de sang, c’est dans l’air qu’il convient de puiser son eau.

Alors il faut ratisser large, ouvrir les yeux, tendre les bras. Il n’y a plus une minute à perdre. Plus que jamais, il faut saisir toutes les opportunités, fouiller le moindre interstice, attraper la moindre parcelle d’innocence, puis s’appliquer la rigueur du cactus dont les épines protègent une chair gorgée de sève. Il faut se taire puisque la parole est vide, mais il faut se taire bruyamment.

C’est un travail de bougnat, mais c’est une affaire solitaire. Il ne s’agit pas de cultiver son jardin avec un esprit de petit propriétaire. Il s’agit au contraire d’ensauvager à nouveau un réel devenu aride. Nous sommes les passagers clandestins du bateau ivre. Il convient d’être transparent pour ne pas être dénoncé, et c’est paradoxalement de plus en plus facile, puisque plus personne ne regarde ni n’écoute plus personne. Reste à apprendre à vivre sa poésie dans la solitude.

La solitude, c’est ce truc gluant qui vous attrape et se colle à votre peau. On ne nait pas seul, on le devient. On parle d’épidémie, mais ce n’est pas tout à fait vrai. La solitude est la conséquence logique et naturelle de l’individualisme. De nos jours, il n’y a rien de plus simple que de tomber en solitude, et pourtant, le solitaire est éminemment suspect. C’est drôle, car on pourrait surement argumenter avec un certain succès l’idée que le solitaire est de loin le plus adapté aux conditions actuelles de notre société.

Dont acte : soyons seuls tous ensemble. Puisque nous sommes privés de lieux communs, puisque chacun a sa langue et que nous ne parlons plus la même, il n’y a pour la peine pas vraiment d’alternative. Ce n’est pas la poésie qui a disparu, puisqu’elle pousse partout où il y a de la vie. C’est nous qui l’avons déserté lorsque nous avons décrété qu’il n’y avait pas de nous qui en vaille la peine.