« Un gentleman ne peut s’intéresser qu’à des causes perdues… » - Borgès
J’habite une langue qui ne m’appartient pas. Elle ne coule pas dans mes veines, elle n’est pas le fruit de mes gènes, elle n’est pas même pas la langue maternelle, ce liquide amniotique dans lequel a baigné mon enfance, et dont il ne me reste plus que des vestiges.
Je dis que je l’habite, mais c’est plutôt elle qui s’est invitée, à l’époque où je n’étais encore qu’un territoire vierge. Cela ne s’est pas fait sans violences, sans son cortège d’humiliations, mais en vérité, je ne me suis pas défendu non plus. Je ne lui ai opposé aucune résistance. J’ai été docile comme l’est le chiot désireux d’obtenir la caresse de son maitre. J’ai été apprivoisé longtemps avant de comprendre qu’il existe des maitres et des esclaves, et que je fais définitivement des seconds.
Ces derniers temps, elle et moi, on se regarde en chiens de faïence. Elle sait bien que je ne lui fais pas confiance, et qu’elle ne peut plus me manipuler comme elle le faisait autrefois. Déjà, elle a de la concurrence, depuis que j’en ai invité d’autres des langues à partager mon attention. Elle n’a plus l’exclusivité, et moi, j’ai gagné en assurance.
Et puis elle a subi l’outrage du temps. Ses charmes se sont fanés, son autorité s’est effondrée. Elle ne m’apparait plus aussi hégémonique. Elle est même toute petite une fois qu’on lui retire ses attributs. Ce n’est plus LA langue, ce n’est plus qu’UNE langue. Ça n’est pas neutre, une langue. Mais ce n’est pas non plus l’alpha et l’oméga.
Cette cohabitation intérieure n’est pas dénuée de problèmes. Lorsque je lui préfère une autre, elle m’accuse de trahison. Lorsqu’elle ne m’offre pas les mots pour dire ce que je pense, je l’insulte avec violence. Je fais le procès de son incompétence, tandis qu’elle dénonce mon ingratitude. Je dis qu’elle n’est qu’un outil, elle dit qu’elle est une nation. Je lui réponds que sa nation ne veut pas de moi, elle dit que je ne fais pas assez d’efforts pour lui appartenir. Bref, on tourne en rond.
On dirait un de ces vieux couples qui n’ont plus rien à se dire, mais qui craignent trop la solitude pour oser se séparer. Il n’y a rien de naturel dans le partage de nos tâches, et notre maison commune est délabrée. Tout est prétexte, tout est lutte. Lorsque cette langue me parle d’une voix enrouée, je feins de l’ignorer. Lorsque je cherche dans son vocabulaire de quoi aiguiser mon sabir, elle ricane et se moque de mes efforts.
Il y en a qui l’aime, cette langue. Moi je dis qu’il faut se méfier de ceux qui aiment des idées. Ce sont les mêmes qui aiment leurs nations, les mêmes qui aiment avoir raison, et les mêmes qui cultivent les canons. La langue n’est pas un accomplissement, c’est une tare. Elle est le signe de notre incomplétude, et la preuve du gouffre qu’il nous reste à franchir avant de pouvoir prétendre comprendre ce qu’éprouve notre prochain.
Moi, je n’aime pas même l’humanité, à peine quelques individus, des cœurs qui battent, des vies délimitées, réelles, des visages amis et des voix alliées, des gens, des vrais gens, pas des idées. Ma langue le sait, elle qui n’aime rien tant que d’être vénérée. Son totem me laisse de marbre. Son culte me glace le sang. Je suis totalement réfractaire à son chant, et c’est de son point de vue un crime impardonnable.
Alors elle se venge. Elle glisse entre mes doigts. Elle se refuse à mon adresse, elle s’échappe dès que j’approche, elle me nargue depuis les innombrables refuges qu’elle s’est appropriés en moi. Je parle une langue qui ne m’aime pas, et je le lui rends bien. Ce n’est plus une question de principe. Entre nous, la paix est impossible.
Un jour, il y aura un mort, et ce mort, ce sera moi, par nécessité. Ce jour-là, elle aura gagné le combat, mais elle aura perdu la guerre, car une langue n’a que faire d’une bouche muette. En attendant, je fais avec elle, mais je détruis méthodiquement son œuvre. Il n’en restera que des cendres, que le vent dispersera dans le silence nocturne.