« Les miroirs et la copulation sont abominables car ils multiplient le nombre des hommes. » - Jorge Luis Borges
Le long du rivage de ma mémoire, je déambule parmi les souvenirs qui s’amoncellent. À bien des égards, mon passé est une terre inconnue. Il y a toujours un futur pour exiger mon attention, un avenir qu’il faut préparer, une perspective qui capture mon regard et m’empêche de me retourner. Ma vie est une fuite en avant, et je ne suis pas le seul. C’est peut-être le corollaire de la chute qui nous précipite : sous l’effet de l’accélération, nous n’avons plus le temps de revenir sur nos pas.
Parfois, je me force à me retourner, et c’est comme regarder un film dont je ne suis pas le héros. La mémoire est une matière sentimentale bien plus que factuelle. Pourtant, sous mon regard clinique, il me semble que je me détache de mon passé. Ce que j’ai dit est ce qu’un autre a dit. Ce que j’ai fait est ce qu’un autre a fait. À force d’être étranger, on devient étrange. Je ne suis plus la trajectoire continue qui hérite de sa dérivée, je ne suis qu’un point parmi d’autres, sans aucun rattachement à son origine ou à son chemin.
À vrai dire, partout où se porte mon regard, je dresse le même état des lieux. Je vois des hommes qui s’attachent à un passé qui n’est pas le leur, un peu comme on s’accroche aux débris flottants d’un navire en naufrage. Ceux-là sont impuissants. Ils ne peuvent pas, et bien souvent ne savent pas qu’il nous incombe de produire ce qui deviendra un jour le passé. À l’inverse, j’en vois d’autres qui flottent en suspension, menant des vies de feuilles mortes ballotées par le vent, convaincu que d’avoir fait table rase les a libérés, mais qui ne vont nulle part parce qu’ils ne viennent de nulle part. Ceux-là sont perdus. Détachés par définition, ils ne s’attachent plus à rien. Imperméables, ils se félicitent de ne pas prendre l’eau, sans se rendre compte que plus rien ne les touche. Particulièrement adaptés à notre économie, ils pensent tirer leurs épingles du jeu alors qu’ils sont précisément ce que le système attend d’eux.
Je réalise néanmoins que ce ne sont là que des comptes d’apothicaires. Je ne sais rien d’autrui, et je ne sais rien de moi. Je vois le monde tel que je suis, et si je vois des égarés, c’est précisément parce que je suis perdu. La perte est le thème de notre époque, comme autrefois l’hubris ou la démesure ont pu incarner le siècle précédent. Il n’est pas encore venu, le temps de la mélancolie. Ici, notre saudade reste à inventer.
Dans ce paysage d’hiver, je trouve refuge entre les bras parfumés de femmes trop belles pour moi, trop douces, trop seules. Mais l’amour est un piètre lot de consolation, et la caresse, même sincère, même désintéressée, est le cruel rappel que la tendresse, sous nos latitudes, est morte. Il n’a rien à attendre celui qui n’a rien à offrir. La parenthèse suspendue a le même destin que la bulle de savon; elle n’a pour horizon que la disparition.
Mais c’est toujours mieux que de sortir. Dehors, il pleut des coups, et on meurt pour un oui ou un non, oublié sur un brancard dans le couloir d’un service d’urgence débordé. On me dit qu’il faudrait être fou pour oser sortir du rang. Je réponds qu’il faut être fou tout court, que quoi tu fasses la raison en paye toujours le prix. À force de devenir petit, le monde est devenu étriqué. On pisse froid, et on bande mou. On se marche sur les pieds. Il n’y a rien de surprenant à ce que nous devenions pusillanimes à force de vivre des vies de bonsaïs. Je suis bien urbain, je veux bien endosser le rôle du passant, puisque je ne fais que passer. Mais nos villes débordent de symboles qui n’ont plus rien à dire.
Le long du rivage, j’attrape un galet ou deux. Je les jette à l’eau, mais il est impossible d’obtenir des rebonds sur les vagues. Mon océan a le bleu des profondeurs, et je me tiens à bonne distance de son eau. Parfois, je me demande ce qu’il y a de l’autre côté de cette mer. Mais je n’ai ni le temps ni la force d’entreprendre ce voyage. Il y a demain déjà qui me tire par la manche. Le futur n’attend pas, parait-il, et moi je suis un bon soldat. Une vague s’élève et vient s’échouer presque à mes pieds. La marée monte, et il y a temps à faire avant son arrivée.