« Tout est beauté ou, pour mieux dire, tout finit par devenir beau. La beauté est une fatalité supérieure à celle de la mort. »
- Jorge Luis Borges
Illustration: Le Grand Adieu / Leonora Carrington
Au début, ce n’était qu’une simple prise de conscience fortuite, une idée que l’on découvre comme on tombe parfois sur une pièce de monnaie oubliée au bord d’un trottoir humide. Ce soir-là, elle avait un peu trop bu, et peinait à faire entre sa clef dans la serrure de la porte de son appartement. Alors que la frustration la dégrisait comme une douche froide, elle se demanda pourquoi elle avait réalisé tout ce qu’elle avait réalisé jusqu’à présent. À quoi bon tout cela, les diplômes, la réussite, la reconnaissance, les amies, si c’était pour se retrouver coincé sur le pas de sa porte à 3h du matin ?
Une idée, c’est peu de chose. Des milliers d’idées nous traversent en permanence, sans laisser aucune trace de leurs passages, comme la pluie des muons qui chutent et se désagrègent indifférents à la matière qu’ils transpercent. Mais parfois, une idée s’accroche. Elle « matche » avec quelque chose en nous qui la prédate, mais qui n’avait pas de nom avant que l’idée ne lui en donne un.
C’est vrai qu’elle était heureuse. Et elle était heureuse ! Parfaitement heureuse, accomplie, libre et souveraine ! C’est du moins ce qu’elle pensait jusqu’à ce que cette idée vienne émettre l’hypothèse de la vacuité de cette vie, sa vie, au point d’en faire une obsession.
Le lendemain de cette cuite, elle s’éveilla vers 14h. Lysandre avait rendez-vous avec une bonne copine de la même école dans un café brunch du 6e arrondissement pour évoquer l’absurdité du projet de mariage de celle-ci. Quelle idée, épouser un homme ! Autant se mettre un boulet au pied ! À quoi pouvait-il servir de s’attacher à s’occuper de quelqu’un qui très vite ne saura plus ranger ses chaussettes, faire la vaisselle, ou même lui faire l’amour correctement !
Cette déchéance, elle l’avait vécue avec sa propre mère. C’est elle qui lui avait expliqué à quel point elle avait regretté toute sa vie son mariage ! Elle lui disait « Ne te marie pas ma fille ! ». Elle lui disait « Tous les hommes sont des porcs. ». Elle lui disait « Une femme n’a pas besoin des hommes. ». Puis elle lui avait fait promettre de ne jamais s’enticher de quoi que ce soit qui porte une paire de couilles. Lyly – tout le monde l’appelait Lyly – lui demandait alors si elle regrettait de l’avoir eu, si elle aussi avait été un boulet, un regret. Sa mère lui répondait que « Bien sûr que non ! Je t’aurais faite, avec ou sans ton père ! »
Quelque part pourtant, Lyly n’avait pas le cœur d’aller pisser sur le rêve de son amie. Quelque chose s’était emparé d’elle – une retenue inhabituelle, un doute obscur, bref, une idée. Elle annula le rendez-vous, prétextant la soirée de la veille un peu plus trash que d’habitude, puis se recoucha en compagnie d’Instagram.
Quelle invention ! Une vie pouvait se résumer à une succession d’images et de vignettes courtes. Il y avait ce qui méritait d’être pris en photo pour être partagé, et tout ce qui se trouvait entre ses moments qui ne méritaient que l’oubli. Oh, LyLy savait combien tout cela était artificiel – elle n’était pas complètement conne ! En vérité d’ailleurs, tout le monde sait. Et pourtant, tout le monde joue le jeu, et il nous est impossible de détourner le regard.
Swipe, swipe, swipe, et le temps passe
Au fil des jours et des semaines qui suivirent, l’idée poursuivit son œuvre. D’abord, elle s’attela à ce qui était le plus fragile, en l’occurrence, comme pour beaucoup d’entre nous, le travail. Lily occupait depuis quelques années une fonction de directrice financière, un rôle puissant, riche, important, dont elle tirait une grande fierté. Pourtant, depuis que cette idée avait élu domicile, elle ne parvenait plus à se sentir aussi engagée envers les échéances et les enjeux pourtant fondamentaux pour l’entreprise.
Ces difficultés la rendaient particulièrement irritable. Elle restait professionnelle, mais elle se montrait moins conciliante, moins flexible, moins ouverte. Et son humeur rejaillissait également sur son cercle amical. On se disait que quelque chose n’allait pas avec Lyly, qu’elle était devenue chiante, qu’elle avait changé. On se disait qu’elle avait eu une embrouille avec un mec, ou que son patron voulait la virer, ou qu’elle était tombée enceinte et ne savait que faire du bébé.
Bref. Tout ce que vos amis disent sur vous dès que vous avec le dos tourné.
Lyly savait tout ça. Elle faisait pareil autrefois. Elle n’était donc pas surprise, et elle savait que ces rumeurs n’avaient strictement aucune importance. Elles n’existent que pour combler le vide. De quoi parler d’autre sinon ? Non, ce n’état pas un problème. Son problème, c’était cette putain de sensation de vacuité qui était apparue comme un cheveu sur sa soupe !
Ce n’était pas non plus une sombre histoire de fesses. Lyly avait de nombreux sex-friends, elle aimait baiser et se faire bien baiser. Elle savait comment jouir et faire jouir, elle aimait sucer, et aimait même se prendre une bite dans le cul avec les meilleurs amants. Elle aimait se faire lécher surtout, et ne comprenait pas pourquoi cela semblait si compliqué, l’amour. Elle avait de l’affection, juste pas assez pour renoncer à sa liberté. Non, c’était sans doute plus profond.
Pour fuir la médiocrité de sa famille, autrefois, on se mariait. Mais Lyly avait de la chance : dans ce nouveau monde, elle a pu réaliser des études. Il fallait réussir, pas le choix, coute que coute. C’était ça ou crever, elle en était sûre. Et crever, comme sa mère le lui avait démontré, ça peut durer longtemps ! Par chance, pour étudier, elle était plutôt forte. Elle savait aussi comment parler, que dire, que faire, quelle posture adopter comme on dit en novlangue, si bien qu’elle effectua très vite sa mise en orbite personnelle.
Mais maintenant, quoi ? C’était ce que cette idée murmurait à son oreille : Wahou, tu as fait des efforts de ouf pour t’échapper d’une voie de garage tout cela pour te retrouver coincée en orbite ? Clap-clap, entends-tu mes fesses applaudir ta réussite ? Enjoy ta Caipirinha, ta crème de jour, tes copines langues de pute, ton appart en copropriété, ton plafond de verre, et ta vie de merde !
Elle aurait tout fait pour faire taire cette voix ! Elle avait tout ce qu’une femme moderne pouvait désirer ! Elle en était absolument convaincue ! Nul besoin de thérapie pour se convaincre du contraire ! Elle avait terrassé ses dragons, elle avait renversé toutes ses déterminations, elle avait échappé à son destin !
Mais cette idée n’en avait cure. Plus elle luttait, plus elle s’enracinait. Tout ce que Lyly avait fait, c’était bien. Mais ce n’est pas suffisant. Ce n’est pas suffisant, car rien ne l’est jamais. Pour quiconque importe de réussir, nul ne parvient. Et Lyly offrait le terreau parfait pour faire pousser la terrible rose sombre de l’éternelle insatisfaction.